dimanche 15 septembre 2013

Sergio Larrain : photographie, yoga, dessin




 






Sergio Larrain a traversé la planète photographique tel une météorite.

Son souci de pureté, son attrait pour la méditation, l’ont conduit à s’isoler, après de nombreux voyages, en autarcie dans la campagne chilienne où il a enseigné le yoga et le dessin.

De là il écrivait beaucoup, soucieux de la nécessité de contribuer à la prise de conscience que l’humanité court à sa perte si elle ne réagit pas.

Depuis la fin des années 1970, sa pratique se limitait à quelques « satori », purs moments d’éblouissements, et il éditait lui-même de nombreux petits livres. Pendant longtemps, Sergio Larrain a refusé l’idée d’une exposition de son travail de son vivant, car la médiatisation nécessaire qui en résulterait le sortirait de son isolement durement gagné.

À la fin de sa vie, néanmoins, il l’a accepté, et c’est donc en plein accord avec ses enfants que cette rétrospective peut avoir lieu. Le commissariat est assuré par Agnès Sire, directrice de la Fondation Henri Cartier-Bresson à Paris, qui a correspondu avec Larrain pendant 30 ans et s’est efforcée de préserver son oeuvre avec les équipes de Magnum à Paris.

L’exposition retrace l’ensemble de sa carrière, des premières années d’apprentissage aux « années Magnum », des images documentaires à celles plus libres des « satori » et des dessins qui ont jalonné toute sa vie.

Sergio Larrain avait un oeil très vif, libéré des conventions. « Je peux donner forme à ce monde de fantasmes quand je sens que certains résonnent en moi », écrivait-il dans son livre El Rectangulo en la Mano (1963). Cette approche à la fois sociale et poétique fait de Sergio Larrain un photographe brillant qui reste un modèle pour les générations nouvelles.

Son histoire 

Né dans une famille de la grande bourgeoisie chilienne, il se sent à l’étroit dans son milieu. Il part étudier aux Etats-Unis, achète un Leica, voyage en Europe et au Moyen-Orient et devient petit à petit photographe professionnel, travaillant un temps pour la revue brésilienne O Cruzeiro.

Des photos au ras du sol

Dès le début, ses images frappent fort, puisque le MoMA lui achète quatre tirages en 1956. Sergio Larrain s’intéresse aux enfants et aux chiens des rues, aux marins et aux prostituées. Ses images en noir et blanc frappent par la particularité de leurs cadrages, souvent verticaux, construits sur de fortes diagonales. Elles regardent vers le haut, vers le bas, au ras du sol, elles sont penchées, de travers. Il n’hésite pas à couper les têtes, les mains, les pieds, à ne montrer que la moitié d’un visage, il y a toujours quelque chose qui entre ou sort du cadre dans un coin.

Les enfants abandonnés de Santiago

Larrain pensait qu’on réussissait ses photos si on s’intéressait vraiment à son sujet, qu’on y passait du temps. A Santiago du Chili, il a suivi les enfants des rues (« Los Abandonados », 1957-1963) avec sympathie. Il les a photographiés en train de jouer, de fumer, de dormir en tas pour se tenir chaud, parfois avec des chiens. Il a saisi la crasse sur leur visage, la morve au nez, les yeux intenses qui le regardent bien en face, il a isolé des pieds nus, une main qui se serre sur quelques pièces.

Ce sont ces images d’enfants abandonnés qui frapperont Henri Cartier-Bresson.

A Londres, dans les pas de Bill Brandt

En 1958, Larrain reçoit une bourse du British Council qui lui permet de passer l’hiver à Londres, sur les traces de Bill Brandt (photographe et photojournaliste anglais) et de ses atmosphères brumeuses. Lors de ce voyage en Europe le photographe chilien rencontre Henri-Cartier qui lui propose d’entrer à Magnum. Il passe alors deux ans à Paris.

Retour à Valparaiso

Depuis la capitale française, il va en Algérie, en Iran… De sa vie de photojournaliste, très rapidement, il déteste ce travail de commande qui, selon lui, ne produit pas de vraies bonnes photos.

Sergio Larrain retourne au Chili pour arpenter Valparaiso, ses ruelles, son port, ses escaliers.

« C’est à Valparaiso que j’ai commencé à photographier en arpentant les collines. Les petites filles descendant un escalier fut la première photo magique qui vint vers moi », dira-t-il. C’est en effet l’image magique qu’il cherchait.  « Il se mettait dans un état de totale réceptivité. A un moment, il appuyait sur le déclencheur et la magie opérait », raconte sa fille Gregoria Larrain.

Organiser le rectangle

« Une bonne image résulte d’un état de grâce. La grâce s’exprime quand elle est libérée des conventions, comme pour un enfant qui découvre la réalité. Le jeu consiste alors à organiser le rectangle », disait-il lui-même.

« Il faut aller là où tu le sens… Peu à peu tu vas rencontrer des choses. Et des images vont te parvenir, comme des apparitions. Prends-les », disait-il, bien loin de la pression du monde journalistique qui, pour lui, « détruit mon amour et ma concentration ».

Méditation et dessin loin du monde

Dès le début des années 1950, Larrain s’était intéressé aux philosophies orientales et avait pratiqué la méditation. En 1969, il rejoint la communauté d’Arica, au nord du Chili, pour suivre l’enseignement du gourou bolivien Oscar Ichazo, avant de poursuivre seul sa quête spirituelle. Il s’installe définitivement à la montagne, à Tulahuén, en 1978, pour méditer et faire du yoga. Il y passera presque 35 ans, jusqu’à sa mort en 2012. Les seules photos qu’il y fait encore sont des images minimalistes du quotidien accompagnant des dessins et des lettres qu’il envoie à ses amis. Car s’il est retiré du monde il correspond beaucoup, espérant convaincre ses amis qu’il faut changer le monde.

Quand elle a commencé à travailler chez Magnum en 1982, Agnès Sire, aujourd’hui commissaire de l’exposition et directrice de la Fondation Henri Cartier-Bresson, a découvert les photos du mystérieux photographe chilien et a voulu entrer en contact avec lui. Elle lui a écrit à une boite postale, il lui a répondu. Pendant trente ans, elle a échangé des lettres avec lui sans jamais le rencontrer.

Une « météorite » de la photo

Agnès Sire a tout de même obtenu de lui la republication de « Valparaiso » en 1991 et celle de ses photos de Londres en 1998.

Et quand sa santé a commencé à décliner en 2011, il a demandé à sa fille de s’occuper de son œuvre. Agnès Sire a choisi avec lui plusieurs centaines de photos qu’il aimait, parmi lesquelles ont été sélectionnées celles de la rétrospective…
 
A voir : Exposition Sergio Larrain, Vagabondages,
A la Fondation Henri Cartier-Bresson, 2 impasse Lebouis, 75014 Paris
du mardi au dimanche 13h-18h30 (fermé le lundi)
samedi 11h-18h45, nocturne gratuite le mercredi de 18h30 à 20h30
tarifs : 6€ / 4€
du 11 septembre au 22 décembre 2013