vendredi 16 mars 2012

12 jours en ashram... (suite et fin)

La fin du récit d'Emilie Kareh, paru sur le site du magazine Clés

Voir une fleur et s’émerveiller

J’ai pris l’habitude de méditer seule au bord du lac de l’ashram. Entourée de végétation, près d’une réserve d’éléphants, de lions, de crocodiles avec, au loin, les montagnes, je me baigne une heure et demie. Je suis déjà dans une optique différente : je ne suis plus le voyeur, j’ai accepté tout ce qui se passe autour de moi, je ne porte aucun jugement. C’est déjà un grand pas pour moi qui ne suis habituée qu’à ça.

Je me sens un peu faible avec la dose de yoga journalière et les maigres repas, mais je suis apaisée. Je me laisse aller à de nouvelles envies, un rien me satisfait. Je m’émerveille devant une belle lumière, je recommence à lire, j’apprécie le silence. C’est comme si j’avais reçu un électrochoc ! Déjà, je ne me reconnais plus. Ma vie hors de l’ashram me paraît lointaine et ne me manque pas. J’ai l’impression d’avoir retiré un film opaque de mes yeux et de voir plus clair. Je remarque que les fleurs sont magnifiques, je prends mon temps, j’écoute les sons qui m’entourent alors que je n’y avais jamais prêté attention. Je suis sans valise, je ne possède rien, je ne me suis jamais sentie aussi vivante. J’ai conscience de chaque partie de mon corps, de l’ongle de l’orteil au sommet de mon crâne. J’ai l’étrange impression que mon esprit, en se débarrassant de ce qui l’encombrait, a fusionné avec ce corps, que je ne forme qu’un. C’est une force unique que chacun, me semble-t-il, a en soi.

Prouesses de mon corps-esprit

Huit jours sont passés, je fais désormais partie de l’ashram. Je me réveille sans problème, j’attends avec impatience les exercices de respiration, je suis obsédée par le yoga. Depuis que je suis « un », mon corps-esprit réalise des prouesses. Sur le tapis, j’enchaîne les douze asanas avec leurs variations. Je me tiens sur la tête, je fais le pont et enfile ma tête entre mes jambes sans que cela me coûte un effort. Mon esprit contrôle mon corps.

J’ai surtout une énergie dingue, des envies, des projets, du positif

Adieu, la boule d’anxiété et de nerfs que j’étais : j’ai un nouvel ami en moi, je me sens légère, presque un peu droguée d’être aussi saine. Mon corps contrôle mon esprit. J’ai encore du mal avec la méditation collective. Il n’est pas évident d’être assise parmi trente personnes et de s’élever mentalement en une demi-heure. J’essaye. Au yoga, on nous répète qu’il faut se tenir droit, se concentrer sur cette énergie qui part de la base de la colonne vertébrale et remonte jusqu’au milieu des sourcils. Comme pour la méditation. Il faut imaginer un point lumineux et se concentrer sur lui. J’ai envie de le voir, mais je me déconcentre. Par contre, au lac, je sais désormais flotter une heure, deux heures, sans penser à rien. Me détacher de tout. Parce qu’on ne m’impose pas une technique ? Ou parce que j’ai appris une technique ? Moi qui détestais tant ce mot, j’ai ma routine et j’adore ça ! J’y tiens, même. Nettoyer les toilettes collectives me dégoûte toujours… mais moins. J’enfile trois paires de gants, je verse un demi-gallon de détergent, mais j’ai l’impression de faire quelque chose de bien et ça me rend sereine. Je n’ai pas eu envie de fumer. Pourtant, mes paquets étaient à portée de main. J’ai récupéré mon sac à dos. Etrangement, rien ne m’a manqué, à part un bouquin. J’ai même eu envie de me débarrasser de la moitié de mes effets. J’étais bien, sans rien.

La tête au carré

J’ai eu peur, en quittant l’ashram au bout de douze jours, de perdre tout ce que j’avais acquis. Au départ, je n’y croyais pas vraiment. Je venais pour du yoga et de la méditation à haute dose, je n’escomptais pas un grand bouleversement. Juste une remise en forme. Les deux premiers jours, j’ai d’ailleurs failli décrocher. Jusqu’à ce que je commence à découvrir un nouveau moi-même qui ne me déplaisait pas. Et la voie pour y accéder. A quel moment mon corps et mon esprit ont fusionné ? Je crois que c’est au troisième jour, quand je me suis tenue sur la tête et, pour me tenir sur la tête, j’ai dû cesser de me poser des questions. A partir de là, mes petits démons n’ont plus eu d’emprise sur moi. Je ne leur parlais plus parce que je n’avais plus peur d’eux, ils sont partis. J’ai appris à passer des coups de balai pour les faire déguerpir.

Il me reste à ne pas perdre la main.