lundi 12 mars 2012

12 jours en ashram m'ont ramenée sur terre

Un récit , par Emilie Kareh (en deux parties)

Après une année pas facile, le pétage de plombs me guette

Je travaille dans la mode à New York, c’est speed, stressant. Je sens que je pars dans tous les sens, j’ai besoin de me poser les bonnes questions. Suis-je sur la bonne voie ? Là où j’ai vraiment envie d’être ?

Ce n’est pas en vacances que j’irai au bout de ces interrogations. J’ai besoin de plus, de remettre mon système à zéro. Pourquoi pas un séjour en ashram ? Tant qu’à faire, un ashram perdu au fond de l’Inde. L’idée paraît cliché, l’expérience me tente. Le mot « ashram » me fait un peu peur, il sonne radical, mais c’est ce dont j’ai besoin. Quelque chose de différent où je ne serai pas libre de faire ce que je veux, où je serai forcée d’obéir. Ce sera un ashram de l’extrême : Sivananda, dans le Kerala, avec ses huit heures de yoga et de méditation par jour. Son côté « Hare Krishna » légèrement sectaire en a fait fuir certains. Ça ne me dérange pas, au contraire, ça m’attire : j’aime bien les choses extrêmes. Et puis, il est situé au bord d’un lac sublime. Un plus. Je réserve une chambre individuelle par mail. La réponse me parvient quelques jours plus tard : « Om Namah Sivaya, blessed self, dear Emilie… » En français, le reste donne : « Désolé, vous dormirez dans un dortoir et s’il n’y a plus de place, on vous mettra un matelas par terre. »

Je me prépare mentalement

Tu vas y arriver, Emilie ! C’est bien d’aller au-delà de ses limites, il faut que tu te dépasses. Prouve-toi que tu peux le faire, tu en as besoin. Mes emplettes sont rapides : un guide du sud de l’Inde, un sac à dos, du répulsif à moustiques, plusieurs tubes de crème hydratante, pour le visage, pour le corps, mon shampooing, une lampe de poche - l’ashram m’a prévenue que ce serait utile. Et un sac à viande, nom sexy donné à mon sac de couchage en coton. Je fais mes adieux à mon chihuaha, la route sera longue. A ce stade, j’ai fait le vide dans ma tête. Je suis déjà ailleurs : quelque chose est derrière moi.

A Bombay, ma valise est perdue

Thiruvananthapuram est à trois heures de vol de là, Neyyar Dam à une heure et demie de taxi. Quand j’arrive à l’ashram, j’ai l’air d’avoir fait le Paris-Dakar. Bizarrement, je me sens légère. Les formalités d’accueil sont simples : un questionnaire à remplir, je reçois un drap, une couverture, un oreiller, une moustiquaire, on me dit de trouver un lit dans le dortoir Lakshmi. Je choisis la première planche en bois disponible, je m’assois, avec mon sac à main. Des gens vont et viennent, en tenues confortables, sans me prêter attention. Ils ont l’air ailleurs. Le premier cours de yoga commence dans une heure. Je suis un peu sonnée.

Le défi du yoga

J’ai fait du yoga, mais jamais comme ça. Nous sommes une trentaine, sur nos tapis, dans une sorte de grand temple sans murs, ouvert des quatre côtés sur une débauche de plantes. Sur une estrade, deux professeurs en position du lotus, les yeux fermés. Je fais comme tout le monde, je m’allonge sur le dos, bras et jambes légèrement écartés. J’ai l’impression d’être une étoile de mer. Je ne sais pas que je suis en savasana, la position de relaxation. Je ferme les yeux. Une brise légère me caresse, j’entends les oiseaux. D’un coup, un énorme « Ooommm » retentit. Les professeurs se lèvent, des micros accrochés à leurs tee-shirts, tous chantent une prière avant de démarrer.

Qu’est-ce que je fais là ?

Je ne suis plus très sûre que ça va fonctionner pour moi, ce truc avec des « om » et des positions du lotus. Les photos des divinités indiennes et celles du swami Sivananda, le fondateur, et de son disciple swami Vishnu Devananda, sont partout. Swami en Afghanistan, swami avec les enfants pauvres, swami fait du yoga, swami ci, swami ça. Ça me dépasse. Qui sont ces mecs ? Viennent les exercices de respiration, la base de la pratique. On s’assoit en tailleur, le dos très, très droit. Etant fumeuse, je galère. Je n’arrive pas à maîtriser mon souffle, mon nez coule, je ne suis pas maîtresse de mes poumons. Mon dos me tue et, cerise sur le gâteau, j’ai des fourmis dans les jambes. Une catastrophe ! Un professeur se met près de moi pour me guider. Je suis un peu embarrassée par ma défaite.

Je ne réussis pas mieux les salutations du soleil, un enchaînement de mouvements qui sont un rituel religieux mais aussi un premier exercice. On attaque ensuite les asanas, les positions de yoga. A Sivananda, on en pratique douze, avec des variations de plus en plus compliquées. A la deuxième, il faut se mettre sur la tête. La plupart y arrivent autour de moi, je me lance car j’aime faire le singe, je tiens dix secondes et je retombe, avec une douleur aiguë au cou. Je rame entre les ponts, les levers de jambe, la position du corbeau, celle du dauphin, du chat, de l’enfant. Au bout de deux heures, on nous conditionne pour la relaxation finale.

J’ai maintenant plutôt l’air d’une baleine échouée

La brise est toujours là, les oiseaux aussi, la lumière est incroyable. Le professeur nous parle d’une voix très douce, hypnotisante. Il nous demande de nous relaxer, relaxeeer, relaxeeeeer les bras, les jambes, la langue, les orbites. Quand j’ouvre les yeux, il n’y a plus personne : je me suis endormie. Je me suis complètement laissé aller. C’est étrange comme sensation. A ce stade, je m’inquiète. Je sens que je vais vivre une expérience bizarre et j’en ai peur. Peut être devrais-je juste retourner à New York ?

Assiette en métal, carottes nature

Il est six heures, l’heure du dîner. La cantine est une grande salle, avec une grande pancarte : « On mange en silence ». Les aspirants yogis sont alignés, debout sur des paillasses. A leurs pieds, des assiettes métalliques à compartiments, un peu comme celle de mon chihuahua. On chante, je n’arrive pas à chanter. On joint les mains « om shanti shanti shanti », on s’assoit en tailleur, par terre. Dans la gamelle, deux cuillères de betteraves et de carottes crues, sans sauce, six légumes qui se battent en duel dans une espèce de bouillon, une cuillère de yaourt et un petit pain indien qui m’a l’air un peu moisi. Au signal, tous se jettent sur leur assiette. Il n’y a pas de couverts, on mange avec les mains. Je déguste mes carottes lentement, je lutte avec le pain pour attraper le liquide. Quelques volontaires passent entre les rangs pour remplir les verres de tisane et proposer une louche en plus de légumes ou de yaourt. Ce n’est pas mauvais du tout, mais tous les repas sont-ils si maigres ? Je lave mon assiette et mon verre. A la boutique de l’ashram, je m’approvisionne. J’ai fait le deuil de mes produits et vêtements, je trouve une barre de savon, un mauvais shampoing, deux tee-shirts flanqués du logo Sivananda et du dieu éléphant Ganesh. On tamponne mon carton jaune : ici on n’utilise pas de monnaie, mais ce carton qu’on recharge en crédit lorsqu’il s’épuise. C’est intéressant de ne pas voir la couleur d’un billet ni d’entendre le bruit des pièces. Je suis curieuse de ce fonctionnement. Je découvre un monde caché.

Vingt heures, la cloche sonne

Il fait nuit, le « temple » est éclairé par des bougies. Je m’installe, le dos bien droit. J’essaye de méditer mais je n’y arrive pas : mon dos me tue. Je dois, m’a-t-on dit, me concentrer sur un point lumineux entre les sourcils et répéter intérieurement om ou un autre mantra. C’est le principe du satsang. Impossible. Déjà, c’est quoi un mantra ? Et en plus, je n’arrête pas de penser à autre chose. J’attends que le temps passe. Le « dong » retentit au bout d’une interminable demi-heure. Place au chant ! On utilise les instruments, on se balance de gauche à droite. « Hare Krishna, Hare Krishna, Krishna Krishnaaa Hare Hareee ! » Ça m’amuse. J’essaye de suivre. Mais je ne sais toujours pas si j’arriverai à rentrer dans ce truc. Le lendemain, même topo, mais à six heures du matin. Violent. On enchaîne : thé, cours de yoga, déjeuner à dix heures du matin (même menu qu’au dîner, avec du riz en plus). On chante, on mange, on lave l’assiette, on sort. J’ai l’impression d’avoir déjà tant fait et il est si tôt. Onze heures. A chacun est assignée une tâche. Ici, tout le monde est le personnel, professeurs compris. La tâche doit être prise à un niveau spirituel, sans arrière-pensée : le but est d’élever son âme en réalisant une action bénéfique. On me demande de nettoyer les toilettes de mon dortoir. La nouvelle est un peu difficile à avaler, mais il n’y a pas le choix. Je voulais du changement, je suis gâtée.

A suivre dans le prochain article...

Repris depuis le site : http://www.cles.com