dimanche 26 décembre 2010

Ecriture, solitude et vie intérieure... partie 2


Un écrivain, six mois en ermite au bord du lac Baïkal (Article en deux parties - Partie 2)

Pour assouvir son besoin de liberté, Sylvain Tesson a trouvé une solution radicale : s'enfermer seul dans une cabane, en pleine taïga sibérienne, pendant six mois. Le recours aux forêts, solution à tous les maux de l'existence. Se chauffer avec le bois fendu, s'abreuver de l'eau puisée, se nourrir du poisson pêché : l'ermite ne délègue pas aux machines le soin de satisfaire ses besoins.

Journal de bord (suite et fin)


« La solitude ne me pèse pas, elle est fertile. Quand on n'a personne à qui exposer ses pensées, la feuille de papier est un confident précieux et, de surcroît, jamais las. Le carnet de notes prend la valeur d'un compagnon poli. La solitude impose des devoirs. Seul, il faut s'efforcer à la vertu pour ne pas se faire honte. Le défi de six mois d'ermitage, c'est de savoir si l'on réussira à se supporter. En cas de dégoût de soi, nulle épaule où s'appuyer, nul visage pour se lustrer les yeux : Robinson finit dans la soue lorsqu'il doute de lui. L'inspecteur forestier Chabourov, qui m'a déposé sur cette grève le premier jour, le savait. Il m'a glissé, énigmatique, en se touchant la tempe: « Ici, c'est un magnifique endroit pour se suicider. »

Mes voisins viennent me rendre visite à l'improviste, ils s'appellent tous Vladimir

Tous les 20 ou 30 kilomètres, un poste de garde abrite un inspecteur de la forêt. Ce sont des Russes des forêts : ils aiment Poutine, regrettent Brejnev et entretiennent à l'endroit de l'Occident la méfiance du paysan pour le petit-bourgeois. Ils refuseraient pour toute la fortune de l'oligarque Abramovich de retourner en ville. Comment supporteraient-ils l'entassement, eux qui ouvrent leur porte, chaque matin, sur une plaine liquide où cinglent les oies sauvages ? Ils tiennent leur domaine comme des seigneurs féodaux, fusil à l'épaule, loin de la loi moscovite. La liberté : fille naturelle de la vie dans les bois.

Parfois un pêcheur s'arrête chez moi. Rituel : je débouche la vodka, et l'on vide trois verres. Le premier à la rencontre, l'autre au Baïkal, le troisième à l'amour. On verse une goutte sur le plancher pour les dieux domestiques. Mes visiteurs m'annoncent les nouvelles du monde : les marées noires, les émeutes de banlieue, les crises financières et les attentats. Les nouvelles ont été inventées pour convaincre les ermites de demeurer dans leur retraite.

L'hiver russe est pareil à un palais de glace: lumineux et stérile

Février passe, glacial ; Mars, lentement, et Avril, ouaté. Un jour, quelque chose change à la surface. La glace se gorge d'eau, signe de débâcle proche. Le 22 mai, les forces du printemps mènent l'assaut, ruinant les efforts de l'hiver pour ordonnancer le monde. Un orage secoue le manteau de glace, les blocs explosent, libèrent des pans d'eau qui submergent les éclats du vitrail. Un arc-en-ciel relie les rives que les premières escadres de canards gagnent à tire-d'aile. L'hiver a vécu, le lac s'ouvre, la forêt s'anime. Les ours réveillés rôdent sur les berges, les larves transpercent l'humus, rhododendrons et azalées fleurissent, les fourmis ruissellent sur les flancs de leurs cités d'aiguilles. Les bêtes savent que la douceur ne durera pas et qu'il faut se reproduire dans l'urgence. La nature, contrairement à l'homme, ne pense pas qu'elle a tout son temps.

C'est alors qu'un inspecteur de la réserve me fait cadeau d'Aïka et Bêk, deux chiens sibériens âgés de quatre mois. Jusqu'alors, je me méfiais des chiens et citais Cocteau : « J'aime les chats parce qu'il n'y a pas de chats policiers. » Mes deux compagnons aboient quand l'ours arrive. Par deux fois, nous tombons nez à nez avec de beaux spécimens d'Ursus arctos, maraudant sur les grèves. L'ours sait que l'homme est un loup pour l'ours et, à chaque fois, les fauves disparaissent dans les saules nains après quelques secondes de face-à-face. Pour vivre heureux, passer son chemin.

La nuit, je trouve la paix dans les bois

A l'aube, je tire la vie du lac. Le secret du bonheur : une canne à pêche pour n'avoir pas faim, deux chiens pour n'être pas seul. Mes chiens s'attachent à mes pas. Ensemble, pendant trois mois, nous battons la forêt, courons sur les sommets, vivons en trolls norvégiens : campant sur le lichen des plateaux toundraïques, nous réchauffant au feu des bivouacs, déjeunant des poissons que je tire à la ligne. A la fin, nous dormons tous les trois enlacés. Je ne raillerai plus jamais les vieilles dames gâtifiant devant leur caniche sur les trottoirs des sous-préfectures de France.

Quand les derniers glaçons ont libéré les eaux, je glisse en kayak sur le lac

La taïga vert de bronze passe, austère. L'armée des pins défile, baïonnette au canon. Le silence se déchire du cri d'un corbeau. Un phoque d'eau douce lève la tête hors de l'eau et considère l'embarcation qui fend la soie. Le brouillard s'accroche aux mélèzes : le lac se juche sur la grève. Les talus sablonneux marbrent les rives de plaques d'or. Les cascades ruissellent sur les falaises : libérées, elles viennent prendre les eaux. Un orage de Juillet déchire le ciel en charpie. Quand les nuages coiffent les crêtes, il faut regagner la rive car, ici, la tempête s'abat en dix minutes. Chacun de mes voisins a perdu un ami, un fils, un frère, avalés par les vagues.

Le génie de ces lieux se confirme au fur et à mesure que mes yeux en connaissent chaque repli. Vieux principe de sédentaire: on ne se lasse pas de la splendeur devant laquelle on vit. La lumière est là pour nuancer les visages de la beauté. Celle-ci se cultive, se fouille. Seuls les voyageurs pressés l'ignorent. Finalement, avec la vodka, l'ours et les tempêtes, le syndrome de Stendhal est le seul danger qui menace l'ermite.

Je ne savais pas que la fourrure des chiens absorbait si bien les larmes

Un jour, je dois rentrer, quitter mes bêtes, fermer la porte, charger mes caisses dans le bateau qui m'attend. Je quitte ma cabane où j'ai réussi à faire la paix avec le temps en privilégiant l'immobilité du stylite à la fièvre du vagabond, la vérité de l'instant aux impostures de l'espoir. J'aurais dû me rendre compte plus tôt que les statues ont l'air apaisées.

Si cela se trouve, nous finirons de plus en plus nombreux en cabane. A mesure que le monde se confirmera invivable - trop bruyant, trop peuplé, trop confus et trop chaud - certains d'entre nous gagneront les bois. La forêt deviendra le recours des exilés de leur époque. De petites communautés se replieront sous les futaies, défricheront des clairières, s'y créeront une vie joyeuse, protégée du fracas moderne, hors de portée des tentacules urbains.

Dans l'Histoire, à chaque fois que le monde s'est embrasé, les bois ont tendu le refuge de leurs nefs. Le tonnerre de la technique, les tremblements de la guerre roulent jusqu'à l'orée des frondaisons mais n'y pénètrent pas. L'autorité des villes s'arrête, elle aussi, aux lisières. Et les forêts, rompues à l'éternel retour des printemps, ne s'étonnent jamais que des âmes mélancoliques viennent chercher refuge sous leurs voûtes.

La consolation des forêts : savoir qu'une cabane vous attend quelque part, où quelque chose est possible. »


En illustration : le lac Baïkal dans l'aurore rosée

vendredi 24 décembre 2010

Une spirale d'or pour Noël

JOYEUX NOEL avec cette Annonciation...
Un beau mandala, réalisé sur toile, par Marlis Laduré, artiste peintre.

mardi 21 décembre 2010

Ecriture, solitude et vie intérieure... partie 1


Un écrivain, six mois en ermite au bord du lac Baïkal (Article en deux parties - Partie 1)

Pour assouvir son besoin de liberté, Sylvain Tesson a trouvé une solution radicale : s'enfermer seul dans une cabane, en pleine taïga sibérienne, pendant six mois. Le recours aux forêts, solution à tous les maux de l'existence. Se chauffer avec le bois fendu, s'abreuver de l'eau puisée, se nourrir du poisson pêché : l'ermite ne délègue pas aux machines le soin de satisfaire ses besoins.


Journal de bord

« Je me suis installé pendant six mois dans une cabane au sud de la Sibérie, sur les bords du Baïkal. Le temps pressait. Avant 40 ans, je m'étais juré de faire l'expérience du silence, de la solitude, du froid. Demain, dans un monde de 9 milliards d'humains, ces trois états se négocieront plus cher que l'or. J'étais à l'étroit dans la nature de France. Le jour où j'ai lu dans une brochure ministérielle qu'on appelait les coureurs des bois des « usagers d'espaces arborés », j'ai su qu'il était temps de gagner la taïga. Une fuite, la vie dans les bois ? La fuite est le nom que les gens ensablés dans les fondrières de l'habitude donnent à l'élan vital. Un jeu? Comment appeler autrement la mise en scène d'une réclusion volontaire devant le plus beau lac du monde ? Une urgence ? Assurément ! Je rêvais d'une existence resserrée autour de quelques besoins vitaux.

Il est si difficile de vivre la simplicité

Ma cabane fut construite par des géologues soviétiques dans les années brejnéviennes. C'est un cube de rondins, de trois mètres sur trois, chauffé par un poêle en fonte. L'isba s'élève sur un cap de la rive ouest du lac Baïkal, dans la réserve naturelle de la Lena, à quatre jours de marche du premier village et à des centaines de kilomètres d'une piste. Elle s'appuie sur des versants granitiques hauts de 2 000 mètres. Un boqueteau de cèdres la protège des rafales. Les arbres donnent leur nom au lieu-dit Les-Cèdres-du-Nord. Devant la carte, j'ai pensé que « Cèdres-du-Nord » sonnait comme un nom de résidence de personnes âgées. Après tout, il s'agit bien de cela : j'entre en retraite.

On n'accède chez moi que par l'air ou l'eau. J'arrive un soir de Février après deux jours de voyage en camion sur la glace. Quatre mois par an, les eaux du lac Baïkal sont gelées. La solidité du manteau, épais d'un mètre, autorise la circulation. Les Russes y font rouler des camions, des trains. Parfois, la glace craque; un véhicule et son passager sombrent dans les eaux silencieuses. Y a-t-il plus beau tombeau qu'une faille de 25 millions d'années ?

Pour le naufragé jeté sur un rivage, rien n'est poignant comme le spectacle d'une voile disparaissant dans le lointain. Mes amis d'Irkoutsk me déposent sur la berge et s'en retournent à la ville, 500 kilomètres au sud. Je regarde le camion se fondre à l'horizon. 33 °C en dessous de zéro. La neige, le froid, les craquements de la glace. Une rafale soulève le grésil. Six mois à vivre ici.

Je vais enfin savoir si j'ai une vie intérieure

Quatre caisses remplies de matériel, de pâtes et de Tabasco sont rangées sous l'auvent. Le piment mexicain permet d'avaler n'importe quoi en ayant l'impression de manger quelque chose. A Irkoutsk, ma liste de courses ressemblait à un inventaire d'orpailleur du Klondike : cannes à pêche, lampes à huile et raquettes à neige. J'ai aussi acheté une icône de saint Séraphim de Sarov, l'ermite du XIXe siècle qui se retira dans les bois et apprivoisa les ours. Pour vivre, il faut des livres, de quoi pêcher, quelques bouteilles et beaucoup de tabac. Ce n'est pas fumer qui tue, c'est ne pas vivre comme on l'entend.

Premier geste sur le seuil de l'isba : je jette six bouteilles de vodka dans la poudreuse. A la fonte des neiges, quatre mois plus tard, je les retrouverai. Ce sera le cadeau de l'hiver au printemps. J'ai toujours préféré la météorologie à la politique : les saisons glissent. Il n'y a que l'homme pour s'accrocher à son fauteuil.

Recette du bonheur: une fenêtre sur le Baïkal, une table devant la fenêtre

Je vais passer six mois à la mode russe : assis devant le thé, le regard à travers le carreau, la main sur la joue dans la position du Dr Gachet peint par Van Gogh. Je suis venu ici me réconcilier avec le temps. Je veux lui demander de m'apporter ce que les immensités ne me procurent plus: la paix. Je veux regarder passer les jours par le vasistas de ma solitude.

Au-dessus du châlit, je cloue une planche de pin et y range les livres de la quatrième caisse. J'ai emporté Michel Tournier pour les songeries, Grey Owl pour l'exemple, Mishima pour les froids d'acier. J'ai trois comédies de Shakespeare et les Odes de Segalen, Marc Aurèle, Jünger, Jankélévitch et des polars de la « Série Noire» parce que, tout de même, il faut souffler. De la poésie chinoise pour les insomnies, Déon pour la mélancolie, Lawrence pour la sensualité. Les Mémoires de Casanova, aussi, parce qu'il ne faut jamais voyager avec des lectures évoquant le pays où l'on séjourne. Par exemple, à Venise, lire Lermontov. Enfin, un tome de Schopenhauer, mais je ne m'étais pas représenté que je n'aurais pas la volonté de l'ouvrir. Les mille pages du Monde finissent en socle à bougeoir.

Chaque jour passe, se dresse à l'aube, offert en page blanche

Vivre en cabane, c'est l'expérience du vide: nul regard pour vous juger, nulle compagnie pour vous inspirer, pas de garde-fou. La liberté, ce vertige. Dans les cabanes, certains solitaires finissent en clochards, ivres morts sur un lit de mégots et de boîtes de conserve. L'impératif pour vaincre l'angoisse, c'est de s'imposer un rythme. Le matin, je lis, j'écris, je fume, apprends de la poésie, je dessine et joue de la flûte.

Puis ce sont de longues heures consacrées à la vie domestique: il faut couper le bois, entretenir le trou à eau, déblayer la neige, installer les panneaux solaires, préparer les lignes de pêche, réparer les avanies de l'hiver, griller le poisson. Agir réchauffe. Je m'habitue à la vie par moins 30 °C. Je ne chasse pas. Je trouve d'une impolitesse inouïe de dézinguer le peuple des forêts où l'on séjourne en invité. Aime-t-on que l'étranger vous agresse ? En outre, cela ne blesse point ma virilité que des êtres plus beaux, plus nobles et mieux découplés que moi vaquent en liberté dans les sous-bois immenses. L'après-midi, j'explore mon domaine, cours les bois, repérant les traces de cerfs, de loups, de lynx et de visons.

Un rythme immuable scande mes journées. Ecriture le matin, puis course dans les montagnes, les criques et les forêts qui environnent mon abri. Souvent, je grimpe dans la montagne. Le Baïkal se révèle, au-dessus de la ligne des arbres.

Ce lac est un pays

Baies et caps sinuent sur l'ivoire des glaces. A 80 kilomètres vers l'est, les sommets de la Bouriatie annoncent les steppes mongoles. Moi qui sautais sur chaque seconde de la vie pour lui tordre le cou et en extraire le suc, j'apprends à fixer le ciel pendant des heures, assis près d'un feu de bois, méditant sur des questions cruciales : y a-t-il des pays en forme de nuage ?

Parfois une tempête balaie la neige. La glace du lac se découvre vive, pure, veinée de nervures turquoise. On croirait ces photographies d'écheveaux neuronaux sorties des microscopes. Lorsque je patine sur le miroir gelé, un kaléidoscope psychédélique défile sous mes lames : je glisse sur un songe, profond de mille mètres.

Parfois une mésange vient toquer au carreau

Les mésanges n'ont pas le snobisme de ces oiseaux qui passent l'hiver en Egypte. Elles tiennent bon et gardent la forêt dans le gel. Je leur parle. Je converse aussi avec les arbres, les lichens et moi-même. Parler seul est le plaisir de l'ermite. Lorsqu'il revient en société, il ne supporte pas d'être interrompu. Je préfère la nef des houppiers aux ogives des églises. Dans la vie, il faut choisir sa voûte. J'aimerais bien croire aux dieux antiques, m'adresser aux nymphettes, espérer les ondines. Hélas, la lucidité m'a asséché le cœur : je ne peux que jouer à vénérer les fées. Avoir la foi, souvent, c'est faire semblant.»

La suite avant la fin de l'année... En illustration, les glaces de l'hiver sur le Lac Baïkal.

lundi 13 décembre 2010

Mudita-Créations, mon nouveau blog


Ce blog tout récent présente l'actualité de mes petites créations en matière de carterie d'art, marque-pages, boites à secrets ou boites à sankalpa, calepins, petits carnets, broches, porte clés, grigris, A.T.C. (Art Trading Cards), mandalas sur toile et petits formats, travail du papier et du carton. Au fil du temps et de l’inspiration, les créations apparaissent en ligne et sont disponibles à la vente sur place à l'Atelier (sur rendez-vous) ou par correspondance.

Pour offrir ou à s'offrir, des petits riens, pour embellir le quotidien !

Et presque chaque semaine, des nouveautés...

Selon les moments, il y a plus de carterie, ou plus de petits formats, ou autre, tout dépend de l'humeur créative ! Toutes ces créations sont uniques, réalisées à la main, à l'Atelier. Au fil des jours ou des saisons, les oeuvres passent et sont retirées du blog et de la vente lorsque le modèle est épuisé, ce qui pour certaines créations peut aller très vite.

Je travaille dans un petit atelier qui est attenant à celui où je peins, en grand format, mes toiles à l’huile ou à l’acrylique. Ces « petites choses » sont issues de mes moments de ré-création. Car depuis l'enfance (en fait de ce coté là, je n’ai pas vraiment grandi) j’adore le papier, les tissus brillants, les perles, bidules et petits trésors. Ma peinture étant plus « méditative », ces moments de récréation me procurent un véritable pétillement de l’esprit, tout comme les bulles de champagne, en me faisant travailler le sens de l’harmonie et de la précision. C’est avec un grand bonheur que je vous fais partager cette joie de créer…

Le lien vers ma boutique en ligne (paiement sécurisé) :

mardi 7 décembre 2010

Hypatie, la superbe


Certains être humains ont un destin exemplaire, parfois tragique, qui les positionne au-delà de la simple condition humaine. Leurs actions, leur idéaux, leurs prises de position, symbolisent alors la priorité absolue donnée à l’esprit et à la recherche sur le sédiment du quotidien.

La belle Hypatie d’Alexandrie se situe au Panthéon de ces êtres d’exception. Dans la lignée éternelle de Saraswati, elle excella dans les sciences, dans les arts et la philosophie...

Née en 370 et fille du philosophe et mathématicien Théon d’Alexandrie, Hypatie reçu alors une éducation brillante.

En effet, pendant l’Antiquité et le Moyen-âge, des femmes de l’aristocratie bénéficièrent très souvent d’un accès direct à la culture dans sa définition la plus noble et la plus ambitieuse. Accès presque illimité par ailleurs, puisque certaines jeunes femmes particulièrement douées purent occuper des postes importants et enseigner des matières réputées difficiles, telles que l’astronomie, les mathématiques ou la philosophie...

Faisant rapidement preuve d’une très grande agilité d’esprit, Hypatie d’Alexandrie combina tout naturellement l’élégance de l’âme et l’élégance physique. Sa beauté subjugua ses contemporains et sa renommée s’accrue au rythme des démonstrations éloquentes de ses capacités à analyser et à enseigner.

Férue de mathématiques et d’astronomie, elle rédigea de nombreux ouvrages avec son père, dont un commentaire relatif à l’Almageste de Ptolémée et une critique des Eléments d’Euclide. Rien de moins ! Elle focalisa ses recherches sur les travaux d’Apollonius relatifs à la géométrie des sections des cônes. Ces études, a priori confidentielles et quelque peu hermétiques, permirent d’importants progrès quant aux définitions des hyperboles, paraboles et ellipses, qui constituent encore le menu favori de nombreux lycéens et étudiants à notre époque.

Mais, indépendamment de ses nombreuses recherches scientifiques, elle se soucia aussi de philosophie et enseigna au Muséum. Elle put ainsi enrichir et commenter les textes de Platon, Héraclite, Plotin ou Aristote...

En 400 elle se retrouva à la tête de la prestigieuse école néoplatonicienne d’Alexandrie, démontrant ainsi l’excellence de ses analyses philosophiques et la finesse de son jugement. Aucun de ses travaux n’ayant pu nous parvenir en raison de l’incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie, il est toutefois possible de glaner quelques anecdotes et détails éclairant sa vie. Selon le philosophe Synésios de Cyrène, elle était louée pour sa grâce naturelle, sa disponibilité d’esprit et sa gentillesse. Dans le domaine philosophique, ses qualités pédagogiques et la profondeur de ses synthèses impressionnaient ses élèves.

Hélas, sa vie s’acheva tragiquement en 415.

Néoplatonicienne, la fille de Théon était non chrétienne. Bien que ses relations avec les chrétiens d’Alexandrie fussent généralement amicales et sans ambiguïtés, cette particularité posa progressivement problème. Le fait qu’elle soit simultanément universellement appréciée et païenne, irrita profondément certains intégristes locaux, préfigurant ainsi d’une façon sinistre les sombres heures de l’Inquisition.

Cyrille, patriarche d’Alexandrie, excita la haine de certains de ses moines. Fanatisés, ceux-ci décidèrent de lyncher Hypatie, éradiquant ainsi le capital de sympathie que son enseignement véhiculait. Après l’odieux massacre, le corps de la malheureuse fut traîné dans la ville et mis en morceaux à l’aide de fragments de tuiles. Il fallait alors plus que la détruire…

La raison invoquée était que l’existence même d’Hypatie, brillante mathématicienne et philosophe enseignant le néoplatonisme, constituait un réel danger pour le christianisme et un frein notoire à sa diffusion. Le fait qu’elle soit une femme, et très belle d’après les échos de ses contemporains, ajouta encore à la haine de ces moines inféodés à des conceptions religieuses étroites et obtuses.

En guise de récompense, Cyrille fut canonisé ! Puis promu Docteur de l’Eglise en 1882…

Mais la mort révoltante d’Hypatie généra une kyrielle de séquelles inattendues et très lourdes de conséquences pour l’avenir et le développement de la région. En effet, très inquiets après cette tragédie ressemblant étrangement à une exécution en règle, de nombreux mathématiciens et philosophes s’exilèrent et partirent pour la Perse ou pour l’Inde. C’est ainsi qu’Alexandrie cessa rapidement d’être le centre unanimement reconnu de l’enseignement de la Philosophie et de la Science, laissant progressivement la place à des cités et à des civilisations plus accueillantes, plus ouvertes à l’imagination créatrice et à la rigueur intellectuelle.

Cultivée, radieuse et adulée par ses proches, soucieuse d’un enseignement de qualité et responsable de ses actes comme de ses pensées, Hypatie assuma sa vie de femme, de scientifique et de philosophe, sans jamais souiller son âme au contact impur des compromissions, des faux aveux et des repentirs hypocrites. Et elle ne se maria jamais ! Une vie de famille à cette époque, aurait entamé fortement sa liberté d’esprit et d’action.

Texte librement réécrit d’après un article de Gil Prou

Lecomte de Lisle évoque ainsi Hypatie dans ses « Poèmes Antiques » :

Elle seule survit, immuable, éternelle,
La mort peut disperser les univers tremblants,
Mais la beauté flamboie et tout renaît en elle,
Et les mondes encore roulent sous ses pieds blancs !

Un film raconte son histoire : AGORA de Alejandro Amenabar, avec Rachel Weisz, disponible en Dvd.

Un article très fourni est à lire sur le blog de l’historien Sébastien Fath :
http://blogdesebastienfath.hautetfort.com/archive/2010/01/28/le-lynchage-d-hypathie-le-temps-de-rouvrir-le-dossier.html

A lire un livre de Maria Dzielska : Hypatie d’Alexandrie aux Éditions des Femmes
A lire également : Le bâton d’Euclide de Jean-Pierre Luminet, en Livre de Poche

En illustration : Portrait d’Hypatie, pastels secs et collage, de Catherine Mazarguil (que vous verrez rarement exposé car ce dessin fait partie de ceux que je ne vendrai jamais, pour rien au monde …).