mardi 21 décembre 2010

Ecriture, solitude et vie intérieure... partie 1


Un écrivain, six mois en ermite au bord du lac Baïkal (Article en deux parties - Partie 1)

Pour assouvir son besoin de liberté, Sylvain Tesson a trouvé une solution radicale : s'enfermer seul dans une cabane, en pleine taïga sibérienne, pendant six mois. Le recours aux forêts, solution à tous les maux de l'existence. Se chauffer avec le bois fendu, s'abreuver de l'eau puisée, se nourrir du poisson pêché : l'ermite ne délègue pas aux machines le soin de satisfaire ses besoins.


Journal de bord

« Je me suis installé pendant six mois dans une cabane au sud de la Sibérie, sur les bords du Baïkal. Le temps pressait. Avant 40 ans, je m'étais juré de faire l'expérience du silence, de la solitude, du froid. Demain, dans un monde de 9 milliards d'humains, ces trois états se négocieront plus cher que l'or. J'étais à l'étroit dans la nature de France. Le jour où j'ai lu dans une brochure ministérielle qu'on appelait les coureurs des bois des « usagers d'espaces arborés », j'ai su qu'il était temps de gagner la taïga. Une fuite, la vie dans les bois ? La fuite est le nom que les gens ensablés dans les fondrières de l'habitude donnent à l'élan vital. Un jeu? Comment appeler autrement la mise en scène d'une réclusion volontaire devant le plus beau lac du monde ? Une urgence ? Assurément ! Je rêvais d'une existence resserrée autour de quelques besoins vitaux.

Il est si difficile de vivre la simplicité

Ma cabane fut construite par des géologues soviétiques dans les années brejnéviennes. C'est un cube de rondins, de trois mètres sur trois, chauffé par un poêle en fonte. L'isba s'élève sur un cap de la rive ouest du lac Baïkal, dans la réserve naturelle de la Lena, à quatre jours de marche du premier village et à des centaines de kilomètres d'une piste. Elle s'appuie sur des versants granitiques hauts de 2 000 mètres. Un boqueteau de cèdres la protège des rafales. Les arbres donnent leur nom au lieu-dit Les-Cèdres-du-Nord. Devant la carte, j'ai pensé que « Cèdres-du-Nord » sonnait comme un nom de résidence de personnes âgées. Après tout, il s'agit bien de cela : j'entre en retraite.

On n'accède chez moi que par l'air ou l'eau. J'arrive un soir de Février après deux jours de voyage en camion sur la glace. Quatre mois par an, les eaux du lac Baïkal sont gelées. La solidité du manteau, épais d'un mètre, autorise la circulation. Les Russes y font rouler des camions, des trains. Parfois, la glace craque; un véhicule et son passager sombrent dans les eaux silencieuses. Y a-t-il plus beau tombeau qu'une faille de 25 millions d'années ?

Pour le naufragé jeté sur un rivage, rien n'est poignant comme le spectacle d'une voile disparaissant dans le lointain. Mes amis d'Irkoutsk me déposent sur la berge et s'en retournent à la ville, 500 kilomètres au sud. Je regarde le camion se fondre à l'horizon. 33 °C en dessous de zéro. La neige, le froid, les craquements de la glace. Une rafale soulève le grésil. Six mois à vivre ici.

Je vais enfin savoir si j'ai une vie intérieure

Quatre caisses remplies de matériel, de pâtes et de Tabasco sont rangées sous l'auvent. Le piment mexicain permet d'avaler n'importe quoi en ayant l'impression de manger quelque chose. A Irkoutsk, ma liste de courses ressemblait à un inventaire d'orpailleur du Klondike : cannes à pêche, lampes à huile et raquettes à neige. J'ai aussi acheté une icône de saint Séraphim de Sarov, l'ermite du XIXe siècle qui se retira dans les bois et apprivoisa les ours. Pour vivre, il faut des livres, de quoi pêcher, quelques bouteilles et beaucoup de tabac. Ce n'est pas fumer qui tue, c'est ne pas vivre comme on l'entend.

Premier geste sur le seuil de l'isba : je jette six bouteilles de vodka dans la poudreuse. A la fonte des neiges, quatre mois plus tard, je les retrouverai. Ce sera le cadeau de l'hiver au printemps. J'ai toujours préféré la météorologie à la politique : les saisons glissent. Il n'y a que l'homme pour s'accrocher à son fauteuil.

Recette du bonheur: une fenêtre sur le Baïkal, une table devant la fenêtre

Je vais passer six mois à la mode russe : assis devant le thé, le regard à travers le carreau, la main sur la joue dans la position du Dr Gachet peint par Van Gogh. Je suis venu ici me réconcilier avec le temps. Je veux lui demander de m'apporter ce que les immensités ne me procurent plus: la paix. Je veux regarder passer les jours par le vasistas de ma solitude.

Au-dessus du châlit, je cloue une planche de pin et y range les livres de la quatrième caisse. J'ai emporté Michel Tournier pour les songeries, Grey Owl pour l'exemple, Mishima pour les froids d'acier. J'ai trois comédies de Shakespeare et les Odes de Segalen, Marc Aurèle, Jünger, Jankélévitch et des polars de la « Série Noire» parce que, tout de même, il faut souffler. De la poésie chinoise pour les insomnies, Déon pour la mélancolie, Lawrence pour la sensualité. Les Mémoires de Casanova, aussi, parce qu'il ne faut jamais voyager avec des lectures évoquant le pays où l'on séjourne. Par exemple, à Venise, lire Lermontov. Enfin, un tome de Schopenhauer, mais je ne m'étais pas représenté que je n'aurais pas la volonté de l'ouvrir. Les mille pages du Monde finissent en socle à bougeoir.

Chaque jour passe, se dresse à l'aube, offert en page blanche

Vivre en cabane, c'est l'expérience du vide: nul regard pour vous juger, nulle compagnie pour vous inspirer, pas de garde-fou. La liberté, ce vertige. Dans les cabanes, certains solitaires finissent en clochards, ivres morts sur un lit de mégots et de boîtes de conserve. L'impératif pour vaincre l'angoisse, c'est de s'imposer un rythme. Le matin, je lis, j'écris, je fume, apprends de la poésie, je dessine et joue de la flûte.

Puis ce sont de longues heures consacrées à la vie domestique: il faut couper le bois, entretenir le trou à eau, déblayer la neige, installer les panneaux solaires, préparer les lignes de pêche, réparer les avanies de l'hiver, griller le poisson. Agir réchauffe. Je m'habitue à la vie par moins 30 °C. Je ne chasse pas. Je trouve d'une impolitesse inouïe de dézinguer le peuple des forêts où l'on séjourne en invité. Aime-t-on que l'étranger vous agresse ? En outre, cela ne blesse point ma virilité que des êtres plus beaux, plus nobles et mieux découplés que moi vaquent en liberté dans les sous-bois immenses. L'après-midi, j'explore mon domaine, cours les bois, repérant les traces de cerfs, de loups, de lynx et de visons.

Un rythme immuable scande mes journées. Ecriture le matin, puis course dans les montagnes, les criques et les forêts qui environnent mon abri. Souvent, je grimpe dans la montagne. Le Baïkal se révèle, au-dessus de la ligne des arbres.

Ce lac est un pays

Baies et caps sinuent sur l'ivoire des glaces. A 80 kilomètres vers l'est, les sommets de la Bouriatie annoncent les steppes mongoles. Moi qui sautais sur chaque seconde de la vie pour lui tordre le cou et en extraire le suc, j'apprends à fixer le ciel pendant des heures, assis près d'un feu de bois, méditant sur des questions cruciales : y a-t-il des pays en forme de nuage ?

Parfois une tempête balaie la neige. La glace du lac se découvre vive, pure, veinée de nervures turquoise. On croirait ces photographies d'écheveaux neuronaux sorties des microscopes. Lorsque je patine sur le miroir gelé, un kaléidoscope psychédélique défile sous mes lames : je glisse sur un songe, profond de mille mètres.

Parfois une mésange vient toquer au carreau

Les mésanges n'ont pas le snobisme de ces oiseaux qui passent l'hiver en Egypte. Elles tiennent bon et gardent la forêt dans le gel. Je leur parle. Je converse aussi avec les arbres, les lichens et moi-même. Parler seul est le plaisir de l'ermite. Lorsqu'il revient en société, il ne supporte pas d'être interrompu. Je préfère la nef des houppiers aux ogives des églises. Dans la vie, il faut choisir sa voûte. J'aimerais bien croire aux dieux antiques, m'adresser aux nymphettes, espérer les ondines. Hélas, la lucidité m'a asséché le cœur : je ne peux que jouer à vénérer les fées. Avoir la foi, souvent, c'est faire semblant.»

La suite avant la fin de l'année... En illustration, les glaces de l'hiver sur le Lac Baïkal.