mardi 7 décembre 2010

Hypatie, la superbe


Certains être humains ont un destin exemplaire, parfois tragique, qui les positionne au-delà de la simple condition humaine. Leurs actions, leur idéaux, leurs prises de position, symbolisent alors la priorité absolue donnée à l’esprit et à la recherche sur le sédiment du quotidien.

La belle Hypatie d’Alexandrie se situe au Panthéon de ces êtres d’exception. Dans la lignée éternelle de Saraswati, elle excella dans les sciences, dans les arts et la philosophie...

Née en 370 et fille du philosophe et mathématicien Théon d’Alexandrie, Hypatie reçu alors une éducation brillante.

En effet, pendant l’Antiquité et le Moyen-âge, des femmes de l’aristocratie bénéficièrent très souvent d’un accès direct à la culture dans sa définition la plus noble et la plus ambitieuse. Accès presque illimité par ailleurs, puisque certaines jeunes femmes particulièrement douées purent occuper des postes importants et enseigner des matières réputées difficiles, telles que l’astronomie, les mathématiques ou la philosophie...

Faisant rapidement preuve d’une très grande agilité d’esprit, Hypatie d’Alexandrie combina tout naturellement l’élégance de l’âme et l’élégance physique. Sa beauté subjugua ses contemporains et sa renommée s’accrue au rythme des démonstrations éloquentes de ses capacités à analyser et à enseigner.

Férue de mathématiques et d’astronomie, elle rédigea de nombreux ouvrages avec son père, dont un commentaire relatif à l’Almageste de Ptolémée et une critique des Eléments d’Euclide. Rien de moins ! Elle focalisa ses recherches sur les travaux d’Apollonius relatifs à la géométrie des sections des cônes. Ces études, a priori confidentielles et quelque peu hermétiques, permirent d’importants progrès quant aux définitions des hyperboles, paraboles et ellipses, qui constituent encore le menu favori de nombreux lycéens et étudiants à notre époque.

Mais, indépendamment de ses nombreuses recherches scientifiques, elle se soucia aussi de philosophie et enseigna au Muséum. Elle put ainsi enrichir et commenter les textes de Platon, Héraclite, Plotin ou Aristote...

En 400 elle se retrouva à la tête de la prestigieuse école néoplatonicienne d’Alexandrie, démontrant ainsi l’excellence de ses analyses philosophiques et la finesse de son jugement. Aucun de ses travaux n’ayant pu nous parvenir en raison de l’incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie, il est toutefois possible de glaner quelques anecdotes et détails éclairant sa vie. Selon le philosophe Synésios de Cyrène, elle était louée pour sa grâce naturelle, sa disponibilité d’esprit et sa gentillesse. Dans le domaine philosophique, ses qualités pédagogiques et la profondeur de ses synthèses impressionnaient ses élèves.

Hélas, sa vie s’acheva tragiquement en 415.

Néoplatonicienne, la fille de Théon était non chrétienne. Bien que ses relations avec les chrétiens d’Alexandrie fussent généralement amicales et sans ambiguïtés, cette particularité posa progressivement problème. Le fait qu’elle soit simultanément universellement appréciée et païenne, irrita profondément certains intégristes locaux, préfigurant ainsi d’une façon sinistre les sombres heures de l’Inquisition.

Cyrille, patriarche d’Alexandrie, excita la haine de certains de ses moines. Fanatisés, ceux-ci décidèrent de lyncher Hypatie, éradiquant ainsi le capital de sympathie que son enseignement véhiculait. Après l’odieux massacre, le corps de la malheureuse fut traîné dans la ville et mis en morceaux à l’aide de fragments de tuiles. Il fallait alors plus que la détruire…

La raison invoquée était que l’existence même d’Hypatie, brillante mathématicienne et philosophe enseignant le néoplatonisme, constituait un réel danger pour le christianisme et un frein notoire à sa diffusion. Le fait qu’elle soit une femme, et très belle d’après les échos de ses contemporains, ajouta encore à la haine de ces moines inféodés à des conceptions religieuses étroites et obtuses.

En guise de récompense, Cyrille fut canonisé ! Puis promu Docteur de l’Eglise en 1882…

Mais la mort révoltante d’Hypatie généra une kyrielle de séquelles inattendues et très lourdes de conséquences pour l’avenir et le développement de la région. En effet, très inquiets après cette tragédie ressemblant étrangement à une exécution en règle, de nombreux mathématiciens et philosophes s’exilèrent et partirent pour la Perse ou pour l’Inde. C’est ainsi qu’Alexandrie cessa rapidement d’être le centre unanimement reconnu de l’enseignement de la Philosophie et de la Science, laissant progressivement la place à des cités et à des civilisations plus accueillantes, plus ouvertes à l’imagination créatrice et à la rigueur intellectuelle.

Cultivée, radieuse et adulée par ses proches, soucieuse d’un enseignement de qualité et responsable de ses actes comme de ses pensées, Hypatie assuma sa vie de femme, de scientifique et de philosophe, sans jamais souiller son âme au contact impur des compromissions, des faux aveux et des repentirs hypocrites. Et elle ne se maria jamais ! Une vie de famille à cette époque, aurait entamé fortement sa liberté d’esprit et d’action.

Texte librement réécrit d’après un article de Gil Prou

Lecomte de Lisle évoque ainsi Hypatie dans ses « Poèmes Antiques » :

Elle seule survit, immuable, éternelle,
La mort peut disperser les univers tremblants,
Mais la beauté flamboie et tout renaît en elle,
Et les mondes encore roulent sous ses pieds blancs !

Un film raconte son histoire : AGORA de Alejandro Amenabar, avec Rachel Weisz, disponible en Dvd.

Un article très fourni est à lire sur le blog de l’historien Sébastien Fath :
http://blogdesebastienfath.hautetfort.com/archive/2010/01/28/le-lynchage-d-hypathie-le-temps-de-rouvrir-le-dossier.html

A lire un livre de Maria Dzielska : Hypatie d’Alexandrie aux Éditions des Femmes
A lire également : Le bâton d’Euclide de Jean-Pierre Luminet, en Livre de Poche

En illustration : Portrait d’Hypatie, pastels secs et collage, de Catherine Mazarguil (que vous verrez rarement exposé car ce dessin fait partie de ceux que je ne vendrai jamais, pour rien au monde …).