mercredi 7 avril 2010

Respecter les casseroles


Dans un ashram, il y a un maître spirituel, vis-à-vis duquel vous tentez de devenir adultes, et puis il y a les autres et il y a aussi tout ce que nous appelons « l’environnement ». Par rapport à cet environnement (végétaux, animaux, objets, outils, matériaux), votre attitude aussi peut changer radicalement. Il s’agit de découvrir que chaque élément de la création existe en lui-même et pas seulement pour vous. Il n’y a pas un grain de poussière qui ne témoigne pas du brahman, qui ne proclame pas le « Je suis » unique et éternel.

Aucune expression ou manifestation de la réalité n'est en dehors de la Réalité. Dans les anciens textes religieux de la tradition chrétienne, on trouve un certain nombre de témoignages à cet égard : le saint ou le moine voit toute la création comme l'oeuvre de Dieu.

Dans Les Carnets du Pèlerin Russe, le pèlerin nous dit qu'il entend le langage de la création, d'autres témoigneront que toute la création chante la gloire de Dieu. Souvenez-vous aussi de Saint François d'Assise qui loue le soleil, la lune, les étoiles.

Ce qui se cache derrière cette manière de s'exprimer propre aux mystiques, c'est une découverte, une réalisation bien réelle et précise dont vous trouvez des témoignages aussi éloquents dans d'autres traditions. Aucun théologien catholique ne peut trouver à redire à cette formulation. « Toute cette création est l'œuvre de Dieu. » Toute cette création, y compris les objets « inanimés », est l'expression de cette grande réalité que les hindous ont appelée brahman ou, d'un point de vue personnel, atman.

Vous avez tous lu et entendu que les atomes, les particules, ne sont pas figés, inertes, immobiles. Avez-vous même idée de la puissance qui est contenue dans chaque élément de la matière, puisque théoriquement - sinon pratiquement - on pourrait construire une bombe atomique à partir de n'importe quel fragment de la création ? La puissance colossale et parfois terrifiante - quand on pense à certaines de ses applications - de l'atome réside dans chaque atome.

Mais c'est à vous de faire le premier pas pour essayer de voir le monde autour de vous avec un regard nouveau. Apprenez à voir le monde en lui-même, par lui-même, comme l’expression ou la manifestation de cette réalité unique et éternelle que vous cherchez à réaliser en vous et hors de vous. Permettez-moi une boutade : si vous n’êtes pas capables de respecter un être humain, vous ne serez pas plus capables de respecter une casserole de cuisine - et vice versa.

Je me souviens d’avoir vu au Japon, dans un de ces immenses couloirs des monastères zen qui n’ont qu’un rez-de-chaussée à cause des tremblements de terre, une femme de ménage avec un seau à la main, un balai, un fichu autour de ses cheveux, poser seau et balai pour s’incliner devant un moine zen dont le vêtement, le kesha, montrait qu’il n’était plus un moine débutant. Et j’ai vu le salut du moine zen à cette femme de ménage ! La manière dont il a répondu à son salut en s’inclinant lentement devant elle et en demeurant quelques secondes immobile. Quelle leçon, quel enseignement ! C’est peut-être dans les monastères zen qu’on perçoit plus encore qu’ailleurs ce respect si oublié aujourd'hui. Cela, c’est le chemin de la vérité. Respect pour les êtres humains, aussi humbles soient-ils, et respect pour les objets.

Certes, il y aura bien encore un jour ou vous jetterez un peu brutalement un objet qui ne fonctionne pas comme vous le voudriez. Le mental est très habile pour nous proposer toujours le « tout ou rien ». Ou c’est tout tout de suite ou alors j'abandonne. N’imaginez pas qu’à partir de maintenant vous n’aurez plus jamais un moment d’inattention ou un geste d’impatience vis-à-vis d’un objet. Allez de l’avant, exercez-vous, progressez et, au moins, mettez-vous en chemin. Faites ce que vous pouvez. Ce qui vous est impossible aujourd'hui vous sera possible dans deux ans.

Il paraît que le simple fait de voir Ramana Maharshi ouvrir une enveloppe ou un paquet était en soi-même un enseignement. Au moins à l'ashram où les conditions sont favorables, exercez votre vigilance et apprenez à respecter, à considérer tous les objets et à reconnaître l'objet en lui-même. Je n'ai jamais vu cette poignée de porte que par rapport à moi :« Elle marche, tant mieux, ça me permet d'ouvrir et de fermer la porte. Le jour où elle sera coincée, je râlerai sûrement. » Je n'ai jamais imaginé que cette poignée de porte était une expression du brahman. Et si cette poignée de porte est une expression du brahman, c'est également le cas de cet interrupteur. En outre, tous ces objets vous permettent de poursuivre votre sadhana. S'il n'y avait pas de poignée de porte, comment feriez-vous pour entrer et sortir de cette salle ? S'il n'y avait pas d'interrupteur, comment ferions-nous pour ne pas mener nos réunions dans la pénombre ? Ou alors, respectez la lampe à pétrole ou la bougie.

Cet amour pour les objets, c'est aussi une école, un enseignement, une voie

Je raconterai une fois encore la leçon que Swâmiji m'a donnée un jour et que par chance j’ai entendue. Nous étions assis auprès de lui sur une sorte de couverture grossière pliée en huit. Cette couverture était rangée dans un coin de la chambre de Swâmiji, nous l'approchions nous-mêmes de Swâmiji pour avoir notre entretien et nous la remettions à sa place initiale une fois l”entretien terminé. Un jour, à la fin de l'entretien, j'ai pris cette couverture et je l'ai plutôt lancée que posée pour la remettre à sa place. Swâmiji m’a arrêté : « Qu’est-ce que vous venez de faire ? » Il a poursuivi : « Comment traitez-vous cette couverture sur laquelle vous venez d’être assis pendant une heure, qui a rendu votre position un peu plus confortable et vous a mis à même d’entendre un peu mieux Swamiji ? Cette couverture a donc joué un rôle sur le chemin vers votre propre liberté. » Cette couverture était, en effet, associée à l’entreprise la plus sacrée qui soit. « Et comment est-ce que cette couverture est venue entre vos mains ? Est-ce que vous tenez compte de la peine des agriculteurs qui ont cultivé le coton ? Est-ce que vous tenez compte du labeur de ceux qui ont filé ce coton, qui l’ont teint, qui l’ont tissé, du travail de ceux qui ont ensuite transporté cette couverture d’un lieu à un autre ? » Je voyais se déployer sous mes yeux la contribution de chacune des castes de l’Inde pour aboutir à la confection de cette couverture : la caste des agriculteurs, puis celle des commerçants, les négociants qui l’ont mise sur le marché. Toutes ces fonctions s’harmonisaient, au lieu de rivaliser dans un système de concurrence pour gagner plus d’argent que le voisin. Je comprenais ce qu’était le dharma: le dharma d’un shudra, qui peine au soleil pour cultiver le coton ; le dharma d’un vaïshya, d’un homme qui possède le sens des affaires, finance certaines entreprises et permet de déplacer les biens d’un lieu a un autre pour les mettre à la disposition de l’acheteur. Toutes ces activités revêtaient soudain une noblesse extraordinaire puisqu’elles avaient toutes contribué à me permettre de progresser ne serait-ce que d’un pas auprès de Swamiji. Je n’avais pas senti la gratitude que je devais à tous ces gens car si j’avais été assis sur ce ciment lisse caractéristique de l'Inde, j'aurais été très inconfortable donc moins disponible pour écouter Swâmiji. Et moi, pauvre imbécile, qui aurais été capable de penser que tous ces agriculteurs passent à côté du secret ésotérique de l'existence et que ces commerçants qui ont été intermédiaires entre le producteur et l'ashram, qui ont acheté et vendu la couverture, sont simplement des bourgeois qui s'enrichissent dans les affaires. Qu'est-ce que j'ai fait de cette couverture ? Cette couverture, je l'ai reprise, bien sûr. Et je me suis trouvé là, en face de Swâmiji, avec cette couverture entre les mains, ressentant l'aube d'un sentiment : je suis assis depuis des mois sur cette couverture et je l'ai toujours traitée sans la moindre considération. Cela aussi, c'était vraiment l'enseignement de Swâmiji.

Cette couverture a instauré une complicité entre Swâmiji et moi. A la fin de chaque entretien, au moment où je la prenais pour la ranger, nos regards se croisaient et nous savions très bien tous les deux à quoi nous pensions en même temps : à cette leçon que Swâmiji m'avait donnée ce jour-là. Je posais alors soigneusement la couverture, le plus consciemment possible, en essayant d'être habité par un sentiment de gratitude.

Ne croyez pas qu'il y ait une progression quelconque hors de ce dont j'ai parlé aujourd'hui : le non-égoïsme ou le non infantilisme vis-à-vis d’un maître, le non-égoïsme vis-à-vis des autres, tous, pas seulement ceux avec qui vous sympathisez, et ce respect vis-à-vis des objets. Je sais par expérience que la vie est moins paisible dans le monde moderne que dans un ashram. Parfois on est pressé ou impatient et on repose brusquement un marteau ou un sécateur. Mais de là à traiter du matin au soir les objets avec lesquels vous êtes en relation n'importe comment, il y a une marge. Même si vous ne pouvez pas toujours mettre en pratique cet enseignement, au moins, que votre conviction, elle, ne soit pas floue ou mensongère. Il n'y a pas de progression si vous ne percevez pas le caractère sacré de chaque objet, le respect que vous lui devez, la considération qui doit monter spontanément de vous comme un sentiment. Et traiter les objets comme cela se fait mécaniquement dans notre société sans aucune vigilance, c'est tourner le dos au chemin. « L'autre », c'est aussi bien ce micro que cette poignée de porte sur laquelle ma main se pose, que cette tasse de thé. C'est cela aussi le prochain. Vous ne verrez jamais un moine trappiste traiter n'importe comment son matériel, cela fait partie de la vigilance et de la garde du cœur. Mais quel chrétien aujourd'hui dirait : « Mon prochain, c'est cette casserole de cuisine, c'est cette tasse de thé, c'est ce micro, cette poignée de porte ›› ?

Au risque d'être accusé de paganisme et de panthéisme, je partage de tout mon coeur avec vous le message que j'ai reçu en Asie, à savoir que toute la création est sacrée. Toute la création témoigne du brahman, toute la création mérite notre amour. En cessant d'être égocentriques, vous pourrez être un avec l'univers. Et si vous voulez dépasser l'altérité, dépasser la dualité, il faut d'abord vivre consciemment la dualité, la vivre dignement, la vivre en êtres humains conscients et non pas en machines.

La dualité est tout le temps là présente

Si pour l'instant je sens qu'il y a moi et tel objet, très bien. Eh bien, je vivrai consciemment cette dualité. Et en vivant consciemment cette dualité, peu à peu vous découvrirez la non-dualité. Vous verrez les contours de votre ego s'effacer et vous verrez chaque objet vous parler un langage que vous n'aviez jamais entendu. Chaque objet deviendra un support de méditation. Pourquoi cette expérience serait-elle réservée aux moines zen ou aux grands saints ? J'ai toujours été frappé d'entendre les commentaires faits à propos du premier film que j'ai tourné autrefois sur le bouddhisme zen : « Oh ! Cette beauté des gestes ! » Qu'est-ce que vous attendez pour faire passer cette beauté des gestes dans votre existence ? « Ce qui m'a le plus frappé dans le film, c'est le moment où les moines boivent le thé. » Qu'attendez-vous pour boire le thé comme eux ?

Extraits à partir de l’ouvrage L’ami SpirituelArnaud Desjardins et Véronique Loiseleur - Edition De La Table Ronde (1999).