lundi 26 avril 2010

Quand la beauté soigne


Chez les indiens Navajos, les deux concepts de beauté et de bonne santé sont synonymes.

Etre en bonne santé, c'est être en état d'hozho. Ce terme, tous les spécialistes occidentaux s'accordent à le dire, est délicat à traduire. Notre mot « santé » n'y suffit pas. Si hozho signifie « équilibre », il veut dire aussi « harmonie », « ordre », « bien », « beauté ». Les Navajos emploient rarement ce mot seul. Ils disent shil hozho, « avec moi, il y a de la beauté », ou shii hozho , « en moi, il y a de la beauté » ou encore shaa hozho, « de moi, la beauté irradie », énoncés que l'on trouve dans leurs prières rituelles. Cette beauté n'est jamais un concept isolé, existant en dehors d'eux. Elle n'engage pas, comme chez nous, seulement la perception et les sens, voire l’intellect, mais globalement, une façon d'être, de se conduire. Qui circule en voiture à travers les terres Navajo, par exemple, aura la surprise de découvrir en bordure des routes, des panneaux de signalisation sur lesquels il est écrit en guise de prévention routière Drive in Beauty, « Conduisez en Beauté » !

Cette « santé beauté » qui est en nous, qui émane de nous, apparaît singulièrement dépendante de celui qui la dénomme ainsi, qui la pense ainsi à partir de lui. Et, en effet, tomber malade, c'est rompre, par sa conduite, avec cet état ; c'est y faillir par sa manière de vivre et de penser.

La maladie, chez les Navajos, n'est donc pas le résultat d'un dérèglement hormonal par exemple, mais moral, pas d'un virus mais d'une dispute, pas d'un microbe mais d'un excès. Le responsable de la maladie, c'est d'abord le malade lui-même qui a rompu avec cette « santé beauté » de par son attitude. La guérison va consister à rétablir le lien, à réintroduire chez le patient une « beauté », que ce peuple présente comme venant des Etres sacrés, des Ancêtres.

Le medecine-man chargé de rétablir cette beauté procède par des rites de bénédiction, de purification et de délivrance, puis par la convocation des dieux et une mise en oeuvre des pouvoirs propres à chaque cérémonie, en fonction des différents « symptômes » de la maladie. C’est au cours de ces deux dernières étapes qu'interviennent les peintures de sable, les iikààh, dont certaines peuvent atteindre quatre mètres de largeur.

De la perfection de ces peintures va dépendre la venue tant espérée de l'aide divine. La peinture « chargée » peut alors devenir opérationnelle. On place le patient au centre et le medecine-man transfère les « pouvoirs » des figures peintes au sol sur le corps vivant du patient. Le transfert achevé, le malade atteint l'état hozho. Il lui est recommandé de rester seul pendant quelques jours, d'absorber certains aliments, de ne pas aller dormir avant le coucher du soleil…

Même les esprits les plus caustiques reconnaissent l'efficacité de cette médecine et lui concèdent d'impressionnants résultats. Le medecine-man Navajo n'est pas un « chaman », il ne possède pas un « don », mais plutôt une puissance de travail et de mémorisation hors du commun (toute cette science se transmet oralement, et il n'y a aucun écrit), un sens rare de la discipline, de l'ordre, de la hiérarchie. De plus, la compassion l'anime et il voue à son peuple une extrême dévotion.

Enfin, à propos de toute cette « science par la beauté » nous aurions tort d'évoquer ce que nous appelons « l'effet placebo » pour comprendre de quoi il retourne. Le malade n'est pas inconscient, ou « aveugle » comme ces patients occidentaux à qui l'on remet sans rien leur dire des médicaments muets pour susciter chez eux des effets thérapeutiques. Ici, la guérison dépend de la précision et de l'exactitude avec lesquelles une cérémonie a été conduite, de la qualité de la peinture de sable, et surtout de la volonté du patient à retrouver sa place dans l'ordre Navajo. Tout est donc affaire de conscience.

Ajoutons que cette médecine « culturelle » peut éventuellement convenir également aux occidentaux, sous réserve, bien sûr, d'adhérer aux valeurs qui la sous-tendent. « Tout est dans la tête » déclare Sam Begay, medecine-man à Indian Wells, Arizona, membre du Conseil consultatif des hataaliis, terme qui désigne la communauté des hommes-médecine en Navajo et qui renvoie tant à leurs qualités de praticien, que de prêtre, d'historien et de philosophe.

Un texte de Catherine Mazarguil, animatrice de l'Atelier du Laurier Rouge, à partir des ouvrages cités en référence.

Pour aller plus loin, voici les références de deux très beaux ouvrages sur ce thème :
- PEINTURES DE SABLE DES INDIENS NAVAJO, La Voie de la Beauté, ouvrage collectif, aux Editions Actes Sud
- HOZHO, PEINTURES DE GUERISON DES INDIENS NAVAJO, sous la direction de Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou, aux Editions Indigène Art.

Le lien vers un merveilleux blog, avec de nombreux articles : http://agoras.typepad.fr/regard_eloigne/