jeudi 12 novembre 2009

Soulages : je suis peintre, et c'est tout












L’extraction - de quelle falaise, stratifiée, d’inconnu ? - d’une plaque picturale, d’un bloc de silence qui nous requiert méditants à voix basse, en parole rare et langage tamisé.

Un ample rectangle d’air brun desserré et pourtant bloqué entre les vigueurs titanesques d’une nuit en serre-joint : le couplage impossible et réussi de l’énergie comprimée immobile et de l’espace délacé.

Une chose-tableau, ferrée en haut et en bas de noir damé, traversée d’une suture de bitume, lacérée de deux horizontales blanches, et qui, dans sa région médiane rectangulaire brunie présente, respirantes, des clartés suspendues.

Une lumière qui n’éclipse pas l’obscur, mais l’affronte et l’aime, l’aiguise, s’en nourrit, lui donne revers, le rend visible, le fortifie et révèle. Une noirceur qui ne nie ni ne chasse ou exorcise la lumière, mais la provoque, l’allume, s’y accouple, la fait voir et lui confère retentissement de gravité.

Des lames étroites d’aube blanche, et, dans l’écartement de la nuit tranchée et qui s’est retirée, rassemblée solide et compacte au seuil et au sommet, vibre doucement la grande expression du brou chaud.

L’accord nécessaire, indiscutable et inexplicable, des ruptures, discontinuités et contrastes : tel un fruit réussi de la fatalité, un pan pictural brun, foncé et clair en même temps, trois fois ceinturé de lourde nuit et doublement lacé de blancheur polaire.

Des surfaces et raies substantielles, horizontales, juxtaposées et étagées, qui nous exigent frontaux devant leur plancher dressé, et qu’on dirait sourdre d’un bloc de strates tranché, du pain d’épices d’un monde originel.

Des pulsations de lumière brunissante ceinte et enceinte de nuit, dans un espace de bandes et raies transversales superposées et synchrones où, encagé, rouille le temps.

Purement picturaux, mais avec des accents et une facture physiques qu’on se surprendrait à dire « géologiques », une planéité et des reliefs, des glissements, des confrontations brusques, des empilements, des tranchages, des arrêts soudains et des déplacements freinés.

Des forces profondes de dislocation séismale et de tectonique des plaques, et, établi énergétique, leur majestueux équilibre et déroulé spatial.

Abstraction : aux antipodes d’appauvrir ou répudier le réel, désenfouir la concrétude, la désincarcérer de ses gangues circonstancielles et en exalter la magnificence, déclore les choses, découvrir, reconquises neuves et charnelles, des qualités virginales du tissu d’univers.

D’un seul tenant construites et stabilisées, et d’un même mouvement disposées tensorielles, les formes et forces de l’assemblage et de la fracture comblent, apaisent et énergétisent le regard.

Une massivité originaire, ressentie enclose et illimitée à la fois, et qui n’est monument ni document de rien, advenue des actes découvreurs et reconquis encore indémêlés, d’un maçon, peintre, bâtisseur et architecte.

Bruno Duborgel parle-peint sur les œuvres de Pierre Soulages, chez Jean - Pierre Huguet Editeur