lundi 14 septembre 2009

Le Dessin / article en quatre parties. Partie 3 : S'attacher au Réel

Le dessin n'est pas la forme, il est la manière de voir la forme.
Edgard Degas



Il est nécessaire de bien distinguer le réel…de la réalité. La réalité est ce que nous percevons du réel. S'il existe bien un unique réel, incontournable, objectif, ce sont, par contre, mille et une réalités qui coexistent à chaque instant à l'intérieur de nous-mêmes. La table, la chaise, la montagne, le verre d’eau, mon voisin... sont bien réels, mais notre perception les traduit en autant de réalités différentes qu'il existe de moments dans la journée, et dans la vie entière. Cette transformation du réel (unicité) en réalités (pluralités, dualités) s'effectue grâce à notre mental et notre culture environnementale, grâce à notre vital et à notre passé émotionnel, et grâce à notre physique producteur de sensations.
Plus nous ferons se rapprocher les diverses réalités du réel, plus nous éclaircirons notre conscience. De tout cela naît une image... le dessin.

L'image et le reflet


Lorsque l'artiste dessine ce qu'il voit - avec ses yeux ou avec sa vision intérieure - il cherche la ressemblance entre lui, ce qu'il perçoit, ce qu'il ressent et ce qu'il trace. Il y a là une impression, un acte physique (celui de voir), une sensation ou une émotion (ressentir), une identification d'ordre mental ou conceptuel (choisir, juger, jauger) et enfin une inspiration qui peut être psychique ou spirituelle (élargissement de la conscience ou dépression par exemple). Tous ces phénomènes sont bien sûr simultanés et entremêlés, mais avec attention nous pouvons arriver à repérer ces différents états particuliers à l'intérieur de soi : c’est le yoga de l’art.
Dans sa pratique artistique, l'artiste produira ensuite à nouveau un acte physique, une émotion, un ressenti, une idée, un état qui transparaît dans sa toile ou son dessin... pour une nouvelle expression : l'oeuvre. C'est l'individu dans sa globalité et toute sa complexité qui entre en jeu dans l'acte de créer.


L'artiste, dans cet instant de création, ne cherche pas la différence entre lui et l'objet, celui-ci n'est pas placé à l'extérieur mais en lui.

De même, tout individu lorsqu'il est en acte de dessiner, d'oeuvrer, ne peut pas être différent de ce qu'il regarde (l'objet, le sujet), ni de ce qu'il crée (le dessin).

A cet instant précis, il est le plus juste possible.
Il peut choisir ce à quoi il va s'identifier.
Et il peut être tout, car il est en contact avec le Tout.

« Il suffit que je vois quelque chose pour savoir la rejoindre et l'atteindre, même si je ne sais pas comment cela se fait dans la machine nerveuse... Tout ce que je vois par principe est à ma portée, au moins à la portée de mon regard, relevé sur la carte du « je peux », affirme le philosophe Merleau-Ponty.

Et le peintre Olivier Debré nous éclaire dans la compréhension de ce phénomène : « A un moment donné quelque chose se fige dans la matière même et c'est la réalité de l'émotion, et c'est en fait moi, moi qui ne suis vivant qu'autant que cette émotion est en moi. Il y a une espèce d'imbrication entre une atmosphère mentale et une atmosphère réelle. Et à partir de là, je suis ce que je vois puis la vue se renverse en moi. On est toujours en soi et hors soi, comme une vapeur. La rencontre d'une forme crée ma propre forme, je peins dans l'émotion une réalité qui m'engendre moi-même ».

Le dessin d'observation : un exercice de concentration

Nos yeux nous servent la plupart du temps à obtenir des informations sélectionnées au préalable par notre passé affectif et par notre constitution intellectuelle. C'est donc bien souvent un regard « mental » que nous portons sur les objets et les choses de la vie. Le dessin, la pratique du dessin, va au contraire nous contraindre à nous placer d'une façon particulière face au monde : percevoir ce que notre oeil voit et non pas notre mental, observer, puis prendre parti, noter les changements de lumières, s'adapter, etc. Regarder le réel, incontournable : ce qui EST, pas ce que l'on pense, suppose, voudrait que ce soit ou penserait que ce serait mieux...
Prenons le dessin d'après nature, ce que l'on nomme traditionnellement par « nature morte ». Comment, par exemple, cette composition de « livres anciens sur un tabouret, avec un napperon à franges et un bouquet de fleurs séchées » va-t-elle, au bout de deux heures que je m'astreins à en repérer les formes et les ombres, m'aider à y voir clair ?... Justement, c'est parce que je l'ai regardée durant deux heures ! Et que mon mental s'est ainsi, à mon insu, débarrassé de toute surcharge... La concentration sur le sujet s'est faite naturellement, car le dessin d'après nature favorise cet état à un très haut point : on ne peut pas dessiner un objet extérieur en l’observant et en pensant à autre chose, c’est impossible. Pour bien comprendre l'objet et arriver à en retransmettre notre « expression », c'est à dire montrer ce qui a été « imprimé » en nous, ce qui nous a « impressionné », il faut s'en approcher, s'en éloigner, identifier d'où vient l'éclairage, choisir une énergie dans le tracé, choisir en fait à tout moment entre ce que nous croyons voir avec notre mental déformant, et ce qui est présent, là, sous nos yeux.

Retracer alors les ombres, les lumières, les plans, les perspectives, les proportions : les voir d'abord et choisir ensuite seulement de les interpréter. Là, impossible de mélanger nos préoccupations et nos craintes avec notre recherche plastique, car alors le dessin n'existerait pas. Dans un atelier, le dessin est plus fort et notre conscience est fascinée par cette chose à dessiner, avec laquelle souvent nous nous battons. Notre mental est alors entièrement occupé et toute notre énergie focalisée sur cette création. Nous oublions la fatigue, la faim, le bruit de l'environnement. L'état précédent, celui de nos préoccupations quotidiennes, s'efface durant tout le temps de cette concentration de l'esprit. Il s’opère un transfert d’énergie, de conscience. De la même façon, en danse ou en théâtre par exemple, de nombreux artistes peuvent témoigner que leur corps fatigué ou fiévreux oublie totalement sa souffrance sur scène le temps d'un spectacle, pour retomber malade à la fin de la représentation.

Dans cet exercice, il s'agit de percevoir le réel, de savoir mettre les choses et les éléments à leur place, et aussi de prendre conscience de notre interprétation. Prendre conscience de comment nous en avons fait notre propre réalité, différente pour chacun, et y remédier si cette interprétation nous gêne.

Et il y a de grandes chances pour qu'en se prêtant à cette technique de concentration, ou acuité visuelle, durant un certain laps de temps, nous apprenions aussi à regarder les éléments de notre vie d'une toute autre manière, d'une façon plus posée, plus calme, plus stable.
C'est ici que se trouve la mince frontière entre l'art et l'art pour la Connaissance de Soi : utiliser la technique du dessin pour mieux voir, devenir conscient de ses mouvements intérieurs et lire ensuite l’œuvre comme une métaphore de notre comportement quotidien.

Texte de Catherine Mazarguil.

Des stages DESSIN sont proposés régulièrement à l’Atelier du Laurier Rouge : Paysage, Nature, Carnet de Voyage, Portrait et Autoportrait, Composition et Dessin Abstrait, Dessin Botanique. Pour suivre la trace des grands artistes... Accéder au site de l’Atelier et voir les stages de l'année : http://www.laurier-rouge.com/


Illustration : " Le Cellier" Abbaye de La Bussière sur Ouche, dessin sur papier, au fusain, de Catherine Mazarguil, l’enseignante.