lundi 22 juin 2009

La danse et le sacré












Un entretien avec Maurice Béjart :

Question : Vous avez eu une vie pleine, riche, ce qu’on appelle un destin. Or, j’ai été frappé par la récurrence dans votre livre (Un instant dans la vie d’autrui, aux éditions Flammarion) de phrases telles que : « quand les choses doivent se faire, elles se font » ; « les rencontres viennent toujours à point nommées »... Vous croyez à une forme de prédestination ?
Maurice Béjard : Oui, assurément. Bien entendu, je crois en la volonté et en l’existence du libre arbitre. Mais je vois aussi à l’oeuvre une certaine prédestination. C’est dans les petites choses qu’il nous faut intervenir ; quant aux grandes, le destin s’en charge. Chaque matin, je décide d’accomplir un nombre donné de tâches. Mais s’il s’agit de se demander s’il me faut quitter Bruxelles pour Lausanne, ou plutôt revenir à Paris... Les décisions de cette importance se sont toujours prises en dehors de moi, par la force d’un destin qui me conduit, sans qu’il me faille m’en mêler. Pour les détails, je suis très organisé, méthodique. Par contre, les grands choix de mon existence, je les ai joués à pile ou face.

Q. : Le libre arbitre joue sans doute un grand rôle dans la vie d’un artiste sous la forme de l’acharnement, de la volonté de perfection...
M. B. : Vous savez, notre époque a beaucoup abusé du mot « artiste ». En vérité, les plus grands artistes furent des artisans. Les sculpteurs égyptiens ou les bâtisseurs de cathédrales étaient des hommes qui possédaient en profondeur un métier et n’éprouvaient pas le besoin d’apposer leur signature sur une oeuvre réalisée selon des canons traditionnels. Par la suite, au métier est venue s’ajouter la personnalité. L’on trouvait à la Renaissance des personnalités telles Léonard ou Michel-Ange, soutenues par un métier sublime. Puis, petit à petit, la personnalité en est venue à détruire le métier. Et nous voici à notre époque où l’oeuvre d’art n’est plus rien qu’une signature. Je ne sais s’il reste aujourd’hui des artistes ; je suis par contre persuadé qu’il n’y a presque plus d’artisans. Cela dit, et pour en revenir à cette question de la détermination chez un créateur, je vois là encore un double mouvement. D’un côté, nul ne peut nier l’importance de l’acharnement, que l’on retrouve chez les mystiques comme chez les conquérants. Mais en même temps, il convient de se laisser porter par le destin. Pour ma part, j’établirais une distinction entre vouloir et décider. Il est capital de vouloir sous peine d’être un faible et un lâche. Mais à quoi bon prétendre décider ? Le jour où l’on se met en tête de « décider » on va contre la volonté divine, on s’oppose au mouvement des choses.

Q. : Croyez-vous que le réel nous fasse des signes, nous lance sans cesse des indications ?
M. B. : Le réel fait partie de nous. Lors de ces grands moments que certains nomment des « extases » - mais les mots, à ce stade ne veulent plus rien dire - la notion de "moi" devient floue : où est-ce que je commence, où est-ce que je finis, où se termine la source, où s’ouvre la prairie ? Or, qu’est-ce que le moi ? Je n’en sais trop rien. Il m’arrive, comme tout le monde, de m’identifier à tel ou tel aspect... au corps, par exemple. Mais suis-je vraiment ce corps ? A mon avis, le fait que je puisse dire « ma main » montre que non. Je dis « ma main » comme je dirais « mon pantalon ». Et si l’on me coupait la main je resterais moi-même... Alors encore une fois, ce « moi-même », où commence-t-il où finit-il ? C’est d’ailleurs l’un des problèmes que me pose l’idée de la réincarnation. J’y crois tout en me disant que nous nous en faisons une idée trop grossière. Qu’est-ce qui se réincarne ? Qui ? Voilà un point subtil. Croire à la réincarnation telle quelle équivaut à croire au moi. Et, en ce qui me concerne, je n’y arrive pas. Selon les lois de la physique, rien ne se crée, rien ne se perd. Mon corps organique va mourir. Il deviendra terre, laquelle terre sera récupérée par des plantes qui y mettront leurs racines... Une très faible partie de ce corps vivra donc dans mettons, une fraise. Il en va de même, me semble-t-il, pour l’esprit. Wagner est mort, son esprit s’est dissous. Il serait absurde de prétendre avoir été Wagner dans une « vie antérieure » ; par contre, il se peut qu’une infime partie de ce qui le composait vive aujourd’hui en moi. Cela dit, il est possible que des êtres ayant atteint un très haut degré de développement spirituel puissent, afin de poursuivre un travail donné, éviter cette dissolution naturelle.

Q. : Vous êtes en train de me parler des boddhisattvas...
M. B. : Exactement. De même, on observe que les dépouilles de certains saints ne se décomposent pas, comme si des vibrations gardaient tout cela entier. Je crois que l’esprit des êtres parvenus à l’illumination ne se désagrège pas et peut, tel quel, transmigrer dans un autre corps. Mais cela n’est possible que pour de très rares personnes et dans un but bien précis. Nous sommes loin du cas de la concierge persuadée d’avoir été Madame de Maintenon !...

Q. : Avant la passion de la danse, vous avez eu celle du théâtre qui, dites-vous dans vos mémoires, était « la vraie vie ». Pourquoi la vraie vie ? L’autre était une illusion ?
M. B. : C’est une affaire de point de vue. La réalité est mouvante. Les choses sont réelles tant que nous désirons les voir ainsi. Je me suis très tôt reconnu dans le théâtre, dans cet artisanat qui m’a permis d’approcher la profondeur et est devenu pour moi une voie de connaissance. Prenez Baudelaire, par exemple : je peux le lire pendant dix ans sans être sûr de le connaître. Mais si je le mets en scène - j’ai fait un ballet sur l’auteur des Fleurs du mal - il me semble avoir eu de lui une connaissance particulièrement profonde, à la fois métaphysique et sexuelle. Presque comme si je l’avais « connu » au sens biblique du terme. Je l’ai fait bouger, parler, danser... Jamais la seule lecture ne m’aurait permis une telle intimité avec le poète.

Q. : Vous adorez Baudelaire, chez lequel on trouve à la fois une élévation spirituelle et une insistance sur le corps, les sens...
M. B. : Il y a chez Baudelaire, un côté très religieux, voire mystique, et également une dimension prophétique. Certains de ses textes paraissent si contemporains que l’on a peine à croire qu’ils ont été écrits au XIXe siècle. Dans le spectacle que je lui ai consacré, on lisait sur scène des passages tels que celui-ci : « La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous la partie spirituelle, que rien parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou antinaturelles des utopistes ne pourra être comparé à ses résultats positifs. Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. » Un spectateur sur deux venait ensuite me voir et me disait : « Vous avez modifié les textes, ce n’est pas de lui... » ou « il n’a pu écrire cela au siècle dernier »... Connaissez-vous cette autre phrase de Baudelaire : « Avis aux communistes : tout est commun, même Dieu. » Surprenant, non ? Et j’en découvre encore tous les jours, bien que l’oeuvre ne soit quantitativement pas très importante. Mais quant à sa qualité... Elle aborde les questions esthétiques comme les problèmes religieux, est à la fois profonde et frivole, très touchante et secrète.

Q. : La danse a-t-elle dès le début constitué pour vous une forme de dépassement, de recherche spirituelle consciente ?
M. B. : Non, je n’ai que très tardivement pris conscience de cette dimension. Ma première volonté était de faire du théâtre. J’adorais toutes les formes de spectacle, l’opéra entre autres. Je suis venu à la danse un peu par hasard et me suis passionné pour elle. On m’a dit au départ, sans doute avec raison, que je n’étais pas très doué. C’est pourquoi je me suis acharné afin de prouver aux autres et à moi-même que je réussirai. Animé par cette idée fixe, je n’ai guère eu le temps de m’interroger par ailleurs.

Q. : C’est tout de même à travers la danse que vous vous êtes graduellement ouvert à la dimension spirituelle ?
M. B. : Je ne sais pas... Enfant, j’étais déjà très ouvert à cette dimension. Puis je l’ai, non pas perdue, mais occultée lors de mes premières années de danse, car je me préoccupais seulement de vaincre mes difficultés. Pendant dix ans, je me suis donc consacré à la conquête d’un corps rêvé, perdu et retrouvé. Mais si la spiritualité n’avait pas été présente au départ, elle ne serait pas venue ensuite.

Q. : Vous dites que la danse est un phénomène d’origine religieuse. Cela n’est-il pas vrai de tous les autres arts ?
M. B. : Si, bien sûr !

Q. : Pourquoi la danse devrait-elle plus particulièrement retrouver ses origines rituelles et sacrées ?
M. B. : Davantage que les autres arts, la danse réunit des composantes diverses : le temps et l’espace, par exemple, alors que la musique est uniquement dans le temps. L’architecture ou la sculpture sont uniquement dans l’espace. De plus, la danse nous permet de relier des activités qui sont ordinairement séparées. Prenons l’activité physique : beaucoup de gens aujourd’hui « font du sport » point final. Dans un autre compartiment, on passe à l’activité émotive, qui peut être religieuse, amoureuse, sentimentale. Puis il y a l’activité intellectuelle. Donc, l’homme moderne voit sa vie divisée : il va au bureau, lieu de la vie intellectuelle. A la maison, où l’émotion est privilégiée ; puis sur le terrain de sport où il s’adonne à une activité physique. Or, la danse exige que l’on fonctionne sur les trois plans en même temps : physique, intellectuel et émotif. Les danses traditionnelles, dont on a l’impression qu’elles sont improvisées, se révèlent en fait extrêmement élaborées, très compliquées. Les rythmes hindous, par exemple, relèvent des mathématiques supérieures. J’ai moi-même bien du mal à les dominer, après des années d’étude. Quant aux rythmes africains, ils sont également fort subtils. Tous ces rythmes sont des combinaisons mathématiques. Le rythme hindou c’est : 1 2, 1234, 1 2 1, 1, 1 2 3... Vous voyez ? Cela nécessite donc un travail intellectuel quasi scientifique. L’émotion participe, elle aussi, car la danse procède de l’émotivité. Quant au travail physique, il est évident. On utilise ses muscles, on transpire, comme un coureur à pied. La danse est donc l’une des rares activités dans laquelle l’être humain, tout à coup, se retrouve complet. Voilà qui me paraît très important.

Q. : Vous avez appelé votre école de danse Mudra. Ce mot, en sanscrit, désigne le geste sacré...
M. B. : Dans le geste bien fait, on retrouve l’artisanat. Voir travailler de vrais artisans me fascine : je trouve une telle beauté dans la précision de leurs gestes... Je pourrais passer des heures à regarder un potier. Avez-vous vu des cuisiniers japonais couper des morceaux de viande à une vitesse folle, dans des structures géométriques d’une perfection totale ? C’est hallucinant. On retrouve cette beauté dans tous les métiers techniques exigeant des gestes précis, efficaces, et toujours variés. La religion s’est elle aussi attachée à retrouver les gestes justes à travers les différents rituels.

Q. : Par la danse, vous tendez à cette perfection du geste ? Vous approchez-vous de la spontanéité du calligraphe japonais qui demeure longtemps en méditation avant de dessiner d’un trait ?
M. B. : Dans une certaine mesure, oui. Les ballets que j’estime réussis ont été médités très longtemps puis exécutés avec une rapidité folle. Certains chorégraphes me disent qu’ailleurs il faut trois mois pour faire un ballet. Or, il m’est arrivé d’en régler un en trois semaines ! Cela provenait d’une lente et profonde préparation.

Q. : Tout artiste ne se pose-t-il pas, un jour où l’autre, ce que Dostoïevski nommait les « questions éternelles » ?
M. B. : Je ne crois pas qu’on se les pose à un moment précis. Elles sont là dès le départ, et l’on s’interroge régulièrement, tous les huit jours ou tous les huit ans. Je ne discerne pas, dans ma vie, un moment où je dirais : « Il est temps de faire le point ». Ce point, je le fais tous les matins. Il n’est pas une oeuvre au milieu de laquelle je ne me sois arrêté en me demandant : « Que suis-je en train de faire, et pourquoi ? Dois-je continuer ? » Il ne s’agit pas d’une tempête survenant une fois dans la vie. C’est une crise permanente, avec des hauts et des bas.

Q. : Un maître hindou vous a conseillé de faire de la danse un yoga...
M. B. : Le yoga consiste à se servir de certains mouvements physiques pour dominer, et épanouir le corps mais surtout le transformer et en faire un allié de l’esprit. Bien conçue la danse n’est rien d’autre. Lorsque ce maître m’a vu travailler, il m’a dit : « Pourquoi chercher une autre méthode ? Vous en avez déjà une, transfigurez-la par la spiritualité. » Le mouvement en lui-même n’est pas si important, l’attitude intérieure est essentielle, le fait de relier avec intensité la pensée au souffle et au mouvement...

Q. : Tout danseur désireux de bien exercer son métier parviendra donc nécessairement à un état de présence à lui-même ; et cependant, tous ne s’en trouvent pas transformés...
M. B. : Vous savez, cela se passe dans l’inconscient... Les danseurs sont différents des autres êtres. Voilà pourquoi je préfère vivre avec eux plutôt qu’avec des personnes étrangères à la danse. Même s’ils disent n’avoir aucune préoccupation spirituelle, ils ressemblent à des moines, davantage en tout cas que les membres d’autres professions artistiques...

Extraits choisis d'un entretien réalisé par Gilles Farcet

Le site de Maurice Béjart : www.bejart.ch