jeudi 21 mai 2009

Héraclite : Cela qui est sage



De tous ceux dont j'ai entendu le discours, aucun n'est allé jusqu'à reconnaître que Cela qui est sage transcende toutes choses.

Héraclite


L'être humain se contente encore volontiers d'une pâle lumière jetée sur une vie qui ne lui a toujours pas livré son énigme.

Son questionnement originel finit souvent par s'affaisser dans un magmas de catégories et de concepts, et termine alors sa carrière à coup sûr dans l'insignifiance.

Très peu ont réussi à ébranler cette torpeur, surtout en Occident.

Si Héraclite, déjà à son époque, semble avoir entendu de nombreux discours touchant la sagesse, combien davantage nous a-t-il été donné d'en entendre depuis des siècles et des millénaires ! Le constat, à peu de choses près, demeure pourtant le même : la presque totalité des discours, tant écrits que parlés, sont tombés bien en deçà de la lumière éclatante dont Héraclite s'apprête à nous entretenir.

Partout les hommes s'affairent à poursuivre des mirages.

Même ceux qui se font appeler philosophes n'ont, à peu d'exceptions près, jamais quitté le navrant enclos dans lequel Platon et Aristote les ont confinés. Si Héraclite a su stigmatiser l'indigence spirituelle de ses contemporains, il aurait fort à faire 2500 ans plus tard.

Mais il n'est jamais trop tard pour un bon coup de balai.

C'est ce qu'accomplit le premier fragment, en commençant par : «De tous ceux dont j'ai entendu le discours, aucun n'est allé jusqu'à reconnaître que Cela qui est sage transcende toutes choses ». Héraclite invite l'homme à un peu plus d'audace dans sa vie, car c'est ce qui lui a cruellement fait défaut.

Allons-nous encore nous contenter de vivre comme des dormeurs et attendre, hébétés, l'inéluctable destruction du corps ?

La sagesse n'est pas opposée à l'audace, elle est l'audace suprême. L'audace ne consiste pas à lancer des slogans provocateurs et à tomber dans le sensationnalisme philosophique, mais plutôt à remettre en question ce qui ne l'est pas, ce qui ne l'a à peu près jamais été, et qui continue encore aujourd'hui à donner le ton dans notre vie personelle et dans notre façon maladroite de questionner l'univers.

Il y a là un discernement à venir.

L'invitation nous est parvenue il y a 2500 ans, non seulement de Grèce, mais aussi d'ailleurs, notamment de Chine et de l'Inde, et elle tient toujours. Elle nous a été renouvelée il y a 2000 ans en Israël; elle tient toujours. Elle nous est renouvelée à chaque génération; elle tient toujours. Cela qui nous invite est très patient et trouve sans cesse des messagers appropriés. Héraclite parle d'une connaissance, qui est en fait une reconnaissance (ginóskein) un peu comme ce qui se passe lorsqu'on pénètre dans une pièce obscure et qu'on laisse au regard le temps de s'ouvrir. Il fait signe à l'homme en direction de la maturité du regard. Comment cette maturité s'obtient-elle ? Voilà ce à quoi Héraclite touche plus loin. Il nous laisse ici un parfum de ce qu'est la sagesse. Le neutre sophón désigne le sage au sens de Cela qui est sage et non au sens plus restrictif d'une personne sage.

Ce n'est pas une personne qui est sage, mais plutôt Cela qui est sage.

Voilà pourquoi Héraclite parle de «ceux qui sont à l'écoute, non de moi mais du logos.» La personne ne saurait être sage ; elle n'est qu'un concept, une convention, et non la réalité. Quand on s'endort, on oublie la réalité et on vit d'une façon personnelle, individuelle. «…Chacun des endormis se réfugie dans un monde individuel», remarque Héraclite.

Pour lui, ce qui est sage, c'est ce qui «gouverne toutes choses» et qui n'est donc pas lui-même une chose. Comme la plupart des mots, le mot sage, à force d'être employé dans un sens mondain et vulgaire, a subi une terrible érosion. On appelle sage n'importe qui s'en donnant l'air, ou employant le vocabulaire de la sagesse ; ou alors on confond la sagesse avec la vieillesse, ce qui n'a aucun sens. Dès l'Antiquité le sens de «sagesse» s'est banalisé. La plupart du temps, nous appliquons ce mot à la vie phénoménale et cela fait toujours référence à l'individu. Faire le bien, cela s'applique à une personne - une «bonne» personne - à un centre de perception particulier.

Le comportement d'un sage, c'est-à-dire d'un être humain qui se réfère à Cela qui est sage, ne consiste pas à faire le bien et à éviter le mal

Ces catégories n'ont plus aucun sens pour un être éveillé. Il s'agit pour lui simplement de laisser s'actualiser dans l'espace-temps la vision profonde, la lumière intrinsèque, «le logos de l'âme qui s'accroît de lui-même». On ne doit évidemment pas conclure qu'un tel être humain fait n'importe quoi, avec n'importe qui, n'importe quand ni, comme nous le verrons plus loin, balayer du revers de la main les règles de vie juste qu'ont recommandées à l'homme toutes les traditions sérieuses.

Et voilà pourquoi Héraclite affirme que «Cela qui est sage transcende toutes choses». Sa nature radicale est soulignée, car tant que l'homme la recherche au niveau de «toutes choses», la frustration et la souffrance l'attendent, plus vigilantes que lui… «Toutes choses» désigne tout ce qui est objet de perception, tous les éléments du monde phénoménal. Autrement dit : tout ce qui comporte un début, un milieu et une fin! Le discours rassembleur de Cela qui est sage ne peut qu'être transcendant. Ah ! Encore un mot qui ne veut plus dire grand-chose aujourd'hui.

Transcendant ne signifie pas «déconnecté» de toutes choses, séparé de toutes choses ; cela veut dire que ce n'est pas «quelque chose», que cela ne peut être appréhendé. Quand on ne connaît de l'eau que la glace, la phase liquide et la vapeur, on ne peut avoir idée de ce qu'est l'eau en tant qu'eau et non en tant qu'une de ses phases. L'eau en tant qu'eau n'est pas pour autant séparée ou étrangère aux vagues, aux nuages ou à la banquise. De la même façon, Cela qui est sage et qui «gouverne toutes choses», «l'Unique, le seul Sage» pourrait-il être un seul instant étranger à ses propres formes, qui sont «toutes choses» ?

Héraclite, d'entrée de jeu, met en relief le statut particulier de Cela qui est sage. Cela qui est sage n'a pas de contraire, ce qui n'est pas le cas de «toutes choses» : «Toutes choses arrivent par opposition et nécessités» et «c'est l'harmonie par les tensions opposées». L'harmonie de Cela qui est sage est transcendante : tel est le message d'Héraclite. «L'harmonie invisible est supérieure à l'apparente». La lumière d'Héraclite est la lumière de l'Obscur et non la lumière vers l'obscur. C'est «la lumière véritable qui éclaire tout homme», comme l'annonce Jean dans le prologue de son évangile. Le mot employé par Héraclite (kechorisménon) est en fait le participe du parfait du verbe choréo, qui signifie «se retirer», alors que le mot chóra signifie «espace».

Il y a donc l'idée de distance, de retrait.

Cela fait étrangement écho au sanskrit kaivalya que Patanjali emploie pour désigner l'état de libération finale, ou d'éveil total, mot qui signifie littéralement «isolé»: l'être réalisé perçoit la réalité sans mélange (samyoga) avec quelque forme que ce soit dans le monde phénoménal. Le discernement est intervenu et c'est la cessation (nirodha) de la confusion (traduction littérale de samyoga), l'abolition de l'errance (avidyâ).

Héraclite a parfaitement saisi l'aspect radical de Cela qui est sage. Son lecteur ne doit donc pas s'attendre à un ramassis de vagues platitudes et de molles généralités. Il lance d'ailleurs un avertissement explicite : «Ne nous mettons pas d'accord à la légère sur les sujets les plus grands » Héraclite parle avec toute l'autorité de Cela qui sait.

Un texte de Jean Bouchard d’Orval (les phrases en italique vert sont des citations d'Héraclite).

Voir son site : http://www.omalpha.com/

Lire son livre : Héraclite ou la Lumière de l’obscur, aux Editions du Relié.