vendredi 1 mai 2009

1er Mai, la fête du travail





Un laboureur dit alors : Parlez-nous du Travail.
Il répondit, disant :

Vous travaillez pour pouvoir aller au rythme de la terre et de l'âme de la terre.

Car rester oisif c’est devenir étranger aux saisons, et s’écarter de la procession de la vie, qui avance majestueusement et en fière soumission vers l'infini.

Quand vous travaillez, vous êtes une flûte à travers laquelle le murmure des heures se transforme en musique. Lequel d’entre vous accepterait d’être un roseau muet et silencieux, alors que tout chante à l’unisson ?

Toujours on vous a dit que le travail est une malédiction et le labeur une infortune. Mais moi je vous dis que lorsque vous travaillez, vous accomplissez une part du rêve le plus lointain de la terre, qui vous fut assigné lorsque ce rêve naquit.

Et en vous gardant unis au travail, en vérité vous aimez la vie,
Et aimer la vie à travers le travail c’est être initié au plus intime secret de la vie.

Mais si dans votre douleur vous appelez la naissance une affliction et le poids de la chair une malédiction inscrite sur votre front, alors je réponds que seule la sueur de votre front lavera ce qui y est inscrit.

On vous a dit aussi que la vie est obscurité, et dans votre fatigue vous répétez ce que disent les las.

Et je vous dis que la vie est réellement obscurité sauf là où il y a élan,
Et tout élan est aveugle, sauf là où il y a savoir,
Et tout savoir est vain sauf là où il y a travail ;
Et tout travail est vide sauf là où il y a amour ;
Et lorsque vous travaillez avec amour, vous vous liez à vous-mêmes, et l’un à l’autre, et à Dieu.

Qu’est ce que travailler avec amour ?

C’est tisser l’étoffe avec des fils tirés de votre cœur, comme si votre bien-aimé devait la porter.

C’est bâtir une maison avec affection, comme si votre bien-aimé devait l’habiter.

C’est semer des grains avec tendresse et récolter la moisson avec joie, comme si votre bien-aimé devait en savourer les fruits.

C’est mettre en toutes choses que vous façonnez un souffle de votre esprit,

Et savoir que tous les morts bienheureux se tiennent auprès de vous et veillent.

Souvent je vous ai entendu dire, comme si vous parliez dans votre sommeil : « Celui qui travaille le marbre et qui trouve la forme de son âme dans la pierre est plus noble que celui qui laboure la terre. Et celui qui saisit l’arc-en-ciel pour l’étendre sur une toile, à la ressemblance de l’homme, est plus grand que celui qui fabrique des sandales pour nos pieds. » Mais moi je vous dis, non pas dans un sommeil mais dans le plein éveil du milieu du jour, que le vent ne parle pas plus doucement au chêne géant qu'au plus infime des brins d'herbe. Et celui-là seul est grand qui transforme la voix du vent en un chant rendu plus doux par son propre amour.

Le travail est l’amour rendu visible.

Et si vous ne pouvez œuvrer avec amour mais seulement avec dégoût, il vaut mieux abandonner votre travail et vous asseoir à la porte du temple afin de recevoir l’aumône de ceux qui œuvrent dans la joie.

Car si vous cuisez le pain avec indifférence, vous cuisez un pain amer qui n’apaise qu’à moitié la faim de l’homme. Et si vous pressez le raisin de mauvaise grâce, votre regret distille un poison dans le vin. Et si même vous chantez comme les anges, et si vous n’aimez pas le chant, vous fermez les oreilles de l’homme aux voix du jour et aux voix de la nuit.

Un texte de Khalil Gibran, dans "Le Prophète" aux éditions Casterman.