dimanche 5 avril 2009

Séraphine, peintre sous influence des anges







Ou comment, il y a un siècle, une bonne à tout faire se mit à peindre des tableaux inspirés comme des prières...


Habitée en permanence par l'immanence de l'au-delà, Séraphine, qui porte bien son nom, est femme de ménage le jour, peintre la nuit.

Pauvre parmi les pauvres, orpheline à 7 ans, placée comme domestique à Paris, et ensuite comme bonne à tout faire dans l'Oise, Séraphine Louis entre chez les soeurs en 1881. Elle n'y est pas religieuse, mais tâcheronne. Vingt ans de couvent, vingt ans hors du monde, qui épanouissent alors son mysticisme. Le jour où la Sainte Vierge lui intime l'ordre de peindre, elle s'exécute, créant sans académisme, sans culture, et jusqu'au vertige, de foisonnantes compositions inspirées par la nature, les champs de fleurs sauvages, l'odeur de l'herbe, la force des arbres.

Dans ses moments de méditation intense au coeur de la nature, elle vivait certainement un état de conscience modifiée qui lui permettait de rentrer en contact direct avec les vibrations subtiles des arbres et des plantes. Puis, dans son atelier, la nuit, éclairée à la bougie et en état de transe, elle peignait ses visions. Il est étonnant de constater combien ses oeuvres ressemblent fort aux photographies Kirlian des ondes bio-électro-magnétiques qui entourent tout ce qui existe : l'aura.

Elle peignait en chantant des cantiques, fabriquait elle-même ses couleurs, avec du sang recueilli chez le boucher et de la bougie fondue récupérée dans les églises, le tout mélangé aux ocres de la terre… Elle fabriquaient aussi un petit vin - son vin d'énergie - comme elle l'appelait, qui devait la booster un peu !

Le critique et marchand d'art Wilhelm Uhde, découvreur de Picasso, de Braque, de Marie Laurencin ou du Douanier Rousseau, fait un séjour à Senlis, chez l’employeur de Séraphine, alors femme de ménage. C'est en 1907 qu'il tombe par hasard sur un de ses tableaux. Il s'enflamme, pour les talents exceptionnels de celle qu'il qualifiera de « primitif moderne », au même titre que le Douanier Rousseau. Séraphine connaîtra alors une brève heure de gloire à la fin des années 1920, un peu sortie de sa misère et de son esclavagisme.

Femme Chamane initiée par les anges, qui la conduisaient, l’accompagnaient, mais ne lui évitèrent pas à la fin de sa vie, un comportement social radicalement hors des normes. Elle sera internée pour « psychose chronique » dans l'un des effroyables hôpitaux psychiatriques de l'époque.

Si l’Inde vénère les fous inspirés, les saints et les protège, l’occident ne supporte pas le délire mystique, le basculement vers le « cerveau droit », qui peut nous faire communiquer avec l’Univers entier et tous ses éléments. C’est là une triste histoire de la fin du XIX ème siècle, mais a-t-on fait de réel progrès depuis ?

A voir : le superbe film de Martin Provost avec la sublime Yolande Moreau dans le rôle de Séraphine, en salle ou en DVD - 7 récompenses aux Césars 2009 : Meilleur Film, Meilleure Actrice, Meilleure Musique, Meilleurs Costumes, Meilleure Photographie, Meilleur Décor, Meilleur Scénario !!!

A lire : La vie rêvée de Séraphine de Senlis, de Françoise CLoarec, aux éditions Phébus. Françoise Cloarec est psychanalyste et peintre, diplômée des Beaux-arts de Paris. Elle est l'auteur d'une thèse en psychologie clinique intitulée "Séraphine de Senlis, un cas de peinture spontanée". Elle a été consultée par le réalisateur Martin Provost au moment de l'écriture du scénario du film

Et aussi, pour aller plus loin : La Folle et le Saint, un regard croisé de Catherine Clément et Sudhir Kakar, aux éditions du Seuil, collection Champs Freudien. Un ouvrage où les auteurs étudient en parallèle l’histoire de Madeleine Le Bouc, folle de son état, et la vie de Ramakrishna, déclaré le plus grand saint de l’Inde, ayant vécus tous deux à la fin du XIX ème siècle, l'une en France, l'autre en Inde ; où l’on voit bien les différences de regard que l’Inde et l’Europe portent sur les phénomènes mystiques.

Illustration : une oeuvre de Séraphine Louis