mercredi 29 avril 2009

Du spirituel dans l'art











Est beau ce qui procède d’une nécessité intérieure de l’âme. Est beau ce qui est beau intérieurement.

Vassily Kandinsky

L'art est l'enfant de son temps et, bien souvent, la mère de nos sentiments.

Ainsi de chaque ère culturelle naît un art qui lui est propre et qui ne saurait être répété. Tenter de faire revivre des principes d’art anciens ne peut, tout au plus, conduire qu’à la production d’œuvres mort-nées. Nous ne pouvons, par exemple, avoir la même sensibilité que les Grecs anciens. De même un effort pour appliquer leurs principes plastiques n’aboutira qu’à la création de formes semblables aux formes grecques, mais pour toujours sans âme.

Il existe cependant une autre forme d’analogie apparente des formes d’art, fondée sur une nécessité fondamentale. La similitude des recherches intérieures dans le cadre de toute une atmosphère morale et spirituelle, la recherche de buts déjà poursuivis dans leur ligne essentielle, mais oubliés par la suite, donc la ressemblance de l’ambiance spirituelle de toute une période, tout cela peut conduire logiquement à l’emploi de formes qui ont, dans le passé, servi avec succès les mêmes tendances. C’est ainsi que sont nées, du moins en partie, notre sympathie et notre compréhension pour les Primitifs, et nos affinités spirituelles avec eux.

Tout comme nous, ces artistes purs ont essayé de ne représenter dans leurs œuvres que l’Essentiel Intérieur, par élimination de toute contingence extérieure.

Ce point de contact intérieur, malgré toute son importance, n’est cependant, qu’un point. Notre âme, après la longue période de matérialisme dont elle ne fait que s’éveiller, recèle les germes du désespoir, de l’incrédulité, de l’absurde et de l’inutile.

Le cauchemar des doctrines matérialistes, qui a fait de la vie de l’Univers un jeu stupide et vain, n’est pas encore dissipé. Revenant à soi, l’âme reste oppressée. Seule une faible lumière vacille comme un point minuscule dans un énorme cercle du Noir. Cette faible lumière n’est qu’un pressentiment et l’âme n’a pas le courage de la voir dans le doute que cette lumière soit le rêve, et le cercle du Noir la réalité. Ce doute et l’oppression encore pénible de la philosophie matérialiste font que notre âme diffère profondément de celle des « Primitifs ».

Notre âme a une fêlure et sonne, lorsqu’on parvient à l’atteindre, comme un vase précieux que l’on aurait trouvé, fêlé, dans les profondeurs de la terre.

C’est pourquoi cette attirance vers le Primitif que nous vivons momentanément ne peut sous sa forme actuelle, assez factice, qu’être de courte durée.

Ces deux analogies de l’art nouveau avec certaines formes des époques révolues sont, il est facile de le voir, diamétralement opposées. La première est tout extérieure et n’a pour cela aucun avenir. La seconde est intérieure et pour cela porte en elle le germe de l’avenir. Après la période de tentation matérialiste à laquelle elle a apparemment succombé et qu’elle écarte cependant comme une tentation mauvaise, l'âme émerge, affinée par la lutte et la douleur. Des sentiments plus grossiers, tels que la peur, la joie, la tristesse, qui auraient pu durant la période de la tentation servir de contenu à l’art, n’attireront guère l’artiste. Il s’efforcera d’éveiller des sentiments plus fins, qui n’ont pas de nom. Lui-même vit une existence complexe, relativement raffinée et l’œuvre qui aura jailli de lui provoquera, chez le spectateur qui en est capable, des émotions plus délicates qui ne peuvent s’exprimer par des mots.

A l’heure actuelle, le spectateur est rarement capable de ressentir de telles vibrations. Il cherche dans l’œuvre d’art ou bien une simple imitation de la nature qui peut servir à des fins pratiques (le portrait au sens le plus banal du mot, etc.) ou une imitation de la nature comportant une certaine interprétation - une peinture « impressionniste » - ou enfin des états d’âme déguisés sous des formes naturelles (ce que l’on appelle l’ambiance).

Toutes ces formes, lorsqu’il s’agit de véritables formes d’art, atteignent leur but et constituent (même dans le premier cas) une nourriture spirituelle, mais surtout dans le troisième cas où le spectateur trouve une consonance de son âme. Assurément une telle consonance (ou même dissonance) ne peut rester vide ou superficielle ; mais l’ambiance de l’oeuvre peut encore renforcer l’ambiance intérieure du spectateur et la sublimer. En tout cas, de telles œuvres contribuent à défendre l’âme contre tout alourdissement. Elles la maintiennent à une certaine hauteur comme les clefs maintiennent tendues les cordes d’un instrument. Néanmoins l’affinement et la propagation de ce son dans le temps et dans l’espace restent partiels et n’épuisent pas tout l’effet possible de l’art.

L’autre art, susceptible d’autres développements, prend également racine dans son époque spirituelle, mais n’en est pas seulement le miroir et l’écho ; bien au contraire, il possède une force prophétique qui peut avoir une profonde influence.

La vie spirituelle, à laquelle l’art appartient également, et dont il est l’un des agents principaux, est un mouvement compliqué, mais certain et facilement simplifiable : vers l’avant et vers le haut. C’est le mouvement même de la connaissance, qui, quelque forme qu’il prenne, garde le même sens profond et le même but.

Les causes de la nécessité qui nous contraint à nous mouvoir vers le haut et vers l’avant « à la sueur de notre front », à travers les peines, le mal et les tourments, restent inconnues. Lorsqu’une station est atteinte, et que la route est débarrassée de nombreuses pierres perfides, une main invisible vient méchamment y jeter de nouveaux blocs qui, parfois, recouvrent alors si complètement la voie qu’on ne la reconnaît plus.

Immanquablement un homme surgit alors, l’un de nous, en tous points semblable, mais doué d’une mystérieuse puissance de « vision ».

Il voit et montre la route. Il voudra parfois se débarrasser de ce don, qui, souvent lui pèse comme une croix. Il ne le pourra pas. Malgré le mépris et la haine, il traîne à sa suite sur le chemin encombré, vers le haut, et vers l’avant, le lourd chariot de l’Humanité.

Souvent son moi corporel a depuis longtemps disparu lorsqu’on tente par tous les moyens de reproduire cette forme corporelle, plus grand que nature, en marbre, en fer, en bronze ou en pierre. Comme si ce corporel avait une importance chez de tels martyrs, divins serviteurs des hommes, méprisant le corporel, seulement imbus de spirituel. Malgré tout, ce marbre est alors une preuve qu’une grande foule a maintenant atteint le niveau où se trouvait alors celui que l’on glorifie aujourd’hui.
Un texte de Vassily Kandinsky extrait de l'ouvrage "Du spirituel dans l'art" aux Editions Denoël

Retrouvez d'autres textes de référence sur l'Art et sa fonction spirituelle sur le site : http://www.laurier-rouge.com rubrique "ALLER PLUS LOIN"

Illustration : "Cercle Jaune" - 1926, de Vassily Kandinsky, et son portrait photographié.